Couverture du livre Une fille de passage

Note de lecture par Bernard MASSIP

Après un Un homme de passage de Serge Doubrovsy, il était bien normal de lire Une fille de passage de Cécile Balavoine qui est comme une réponse de la bergère au berger…

Cécile était étudiante à New-York University dans les dernières années du 20e siècle et suivait les cours de Doubrovsky. Comme il en était coutumier pendant ses longs séjours en France, celui-ci sous-louait son appartement de Manhattan à des étudiants. Ils sont trois à s’installer en colocation cette année-là, dont Cécile…

Elle est admirative du brillant professeur, mais aussi de l’écrivain car elle a découvert plusieurs des « romans » et notamment Le livre brisé qui évoque sa femme Ilse et sa fin tragique. Le souvenir de celle-ci et des autres mortes évoquées dans les autofictions de Doubrovsky la taraude : « Je suis dans l’antre de Barbe-bleue ». Il lui faut choisir une chambre et à tout prix elle veut éviter celle des mortes.

Les souvenirs des relations qu’elle a entretenues avec le maître remontent. Elle l’a fréquenté de près ou de loin pendant une vingtaine d’années, depuis sa jeunesse jusqu’au décès de l’écrivain en 2017. Elle avait vingt-cinq ans lorsqu’ils se sont connus, lui soixante-dix. Elle cherche à définir ce qu’il a été exactement pour elle mais n’y parvient pas vraiment : « Ni un amant, ni vraiment un ami, ni un grand-père, ni un confident ». Mais elle reconnait que cette place a été déterminante, « il a été un repère dans ma vie ».

Elle parle d’une sorte d’amitié amoureuse et de phases de séductions ambigües réciproques. Elle reconnaît qu’elle a subi une forme d’emprise de sa part. Comment ne pas être séduite par le grand professeur et l’éminent écrivain dès lors qu’il s’intéresse à elle, qu’il lui trouve du talent et qu’il la pousse à écrire elle-même.

Ils se voient périodiquement. A New-York, tant qu’il y vit et même lorsqu’elle a emménagé dans son propre petit appartement et qu’elle a noué une relation stable avec un compagnon. A Paris ensuite, où elle vient le voir dans son appartement de la rue Vital. Ils vont au restaurant ensemble, notamment au Pré Catelan. « On se vouvoie, on se louvoie » lui dit-il ou encore « appelez-moi chair Serge », fidèle à son plaisir de toujours de jouer avec les mots. « Vous avez la patte d’une écrivaine » ajoute-t-il en lui caressant le bras…

Une autre année, elle va le voir à l’hôpital Sainte-Perrine où il est opéré d’un cancer. Elle-même, atteinte d’une étrange maladie entrainant une forme de paralysie, s’y retrouve hospitalisée à son tour à l’étage au-dessus. Elle va le visiter régulièrement et les tendresses se multiplient. Elle lui donne un baiser. Il lui dit « Je t’aime ». Mais lorsqu’il tente de lui caresser les seins, elle se rebiffe : « Non, tu pourrais être mon grand-père ».

Un jour il lui propose de l’épouser, faisant miroiter tous les avantages matériels que cela lui apporterait. Elle se rebiffe violemment. Il lui répond que ce n’est pas grave car il a une autre option. Il a engagé une correspondance avec une de ses lectrices de laquelle il compte se rapprocher. Ce qui sera le cas puisque en 2004, sans en parler à Cécile, il épouse Elisabeth.

Avant de publier Un homme de passage, il lui donne à lire les pages où il parle d’elle et qu’elle reproduit. Cela commence ainsi : « assise sur le grand canapé à fleurs… Céline… fraîche frimousse souriante… pour une fois une Française … je passe un bras autour de sa taille… ». Cécile ne se reconnait pas vraiment dans Céline, mais elle donne son accord à l’écrivain, il peut publier. « Tout était vrai et tout était faux. L’importance de Céline ne résidait en aucun cas dans la restitution exacte des événements… Céline avait un rôle à tenir… Elle avait une mission, une mission narrative et elle s’en acquittait fort bien… L’écrivain avait fait de moi une autre. Un double. C’était comme une mort et c’était comme une renaissance ».

Elle ne manque pas de visiter régulièrement le vieil homme. Elle lui montre son premier roman. Elle constate le déclin continu de sa santé, mais est frappée par la dextérité maintenue de son esprit. Dans le même temps elle noue une relation d’amitié et de confidence avec Elisabeth, qui perdurera et se développera au-delà de la mort de l’écrivain et qui contribue au caractère apaisé de son propre livre.

Elle n’a été qu’une fille de passage. Mais elle n’en garde nulle rancune. Car ce passage a contribué à faire d’elle ce qu’elle est devenue. Très loin de tout règlement de compte, c’est en définitive d’une évocation douce et emphatique qu’il s’agit. Et l’on n’est pas surpris de la dédicace affectueuse qu’elle place en exergue de son livre : « A mon chair Serge et à son Elisabeth ».