Note de lecture par Christian Lejosne

Leonardo Padura est né en 1955 à La Havane. Plus exactement, dans un quartier périphérique, appelé Mantilla, où il réside encore aujourd'hui. Il fut d'abord journaliste avant de devenir écrivain. La première partie du livre, intitulée ''Comment je suis arrivé de Mantilla à La Havane'' fait le lien entre le parcours de l'auteur et l'évolution de la ville, des années 1950 à aujourd'hui. La seconde partie ''La ville, mémoire de quelques quartiers, et de quelques personnages'' constitue une anthologie d'articles et de chroniques journalistiques de l'auteur qui montrent les liens particuliers qui unissent la ville à Padura (et réciproquement). « L’appartenance havanaise a été pour moi un processus instable, écrit-il, un mouvement pendulaire oscillant entre découverte et assimilation, éblouissement et rejet, amour et moments d’aversion, proximité complice et déphasage quand se produit le choc entre désir, ou souvenir, et ce que l’on trouve réellement, ce sentiment qu’il me plaît d’appeler “étrangéité”. »

C'est en arpentant la ville que Leonardo Padura a découvert La Havane. En commençant par le quartier de son enfance : « Très tôt, je me suis approprié Mantilla et, surtout, je l'ai fait par la voie qui a été ma passion, mon obsession, mon vice durant toute mon enfance et mon adolescence : le base-ball. » Puis à l'adolescence et ensuite à l'âge adulte, Padura étendit sa connaissance de la ville à d'autres quartiers jusqu'à connaître La Havane comme sa poche. Il a particulièrement fréquenté ses quartiers mal-famés à l'époque où il traitait des faits-divers dans un journal quotidien cubain (après qu'il ait été viré d'une revue culturelle pour ''déviance idéologique'') : « J'ai dû l'arpenter à pied d'un bout à l'autre, la fouiller et l'interroger (…) et tandis que j'écrivais ses chroniques, achever de l'incorporer à mon expérience littéraire, intellectuelle, visuelle, historique, et, bien entendu, personnelle. »

À de nombreuses reprises, je me suis identifié aux descriptions que Padura fait de son rapport à la ville. Lorsque, enfant, il accompagne ses parents qui vont en ville et qu'il découvre les « élégants grands magasins et leurs vitrines attrayantes » ; lorsqu'il parcourt « à Noël les zones commerçantes de la ville qui ont laissé une marque indélébile dans ma mémoire d'enfant » ; à l'adolescence « où j'ai passé quatre années décisives de ma vie, peut-être les plus heureuses et les plus insouciantes, période de grandes découvertes humaines et citadines. » Et aussi, lorsqu'il rencontre une fille et pressent « qu'il s'agit de la femme de sa vie ». 

Mais il arrive un moment où les parallèles (entre ma vie à Arras et celle de Padura à La Havane), que je fabriquais dans ma tête au fil de la lecture de ce livre, n'ont plus  été opérants. Le témoignage de la décadence physique et spirituelle de La Havane des quarante dernières années et la déchéance morale de ses habitants qui errent dans des quartiers miséreux ne ressemblaient plus du tout à mon expérience personnelle. Car derrière l'hommage subtil à la ville, Aller à La Havane dresse aussi le constat amer d'un irrémédiable désastre. Et ça n'est pas le blocus pétrolier imposé depuis début 2026 par Trump à Cuba qui va améliorer la situation de ses habitants. « Comme tout organisme vivant, les villes ont besoin d'affection et, depuis des décennies, La Havane en a reçu moins que ce qu'il faudrait » écrit en conclusion Leonardo Padura. Avec ce livre, il offre à sa ville les plus beaux mots d'amour qu'un poète ait jamais écrit sur son lieu de naissance et de vie.