Hommage à Chantal Cambronne
Chantal nous a quitté(e)s le 22 mars 2025. Elle avait 89 ans.
Apaïste passionnée, jusqu’à ces derniers mois, elle a écrit et déposé à l’APA tout un chemin de vie, de sa vie, de celle de sa mère, de sa famille, des textes d’une belle plume chargée d’émotion.
Mais quel âge avait vraiment Chantal ?
Elle avait rejoint dès 2000 le groupe d’écriture « Les Filles de Mai », elle avait participé activement à cette aventure collective de femmes autour de mai 68, du Cahier APA à l’ouvrage publié par les Editions le Bord de l’Eau. Et c’est elle qui avait fait le lien avec cet éditeur qui avait publié Le Chahut.
Elle a vécu cette joie collective qui nous réunissait de rencontre en rencontre, défiant le temps qui passait.
Quelque chose de 68 était resté en elle, une force de vie, une énergie, un espoir que le monde pouvait changer et qu’il ne fallait pas renoncer. Un optimisme inaltérable.
Il fallait bien avoir gardé cet esprit de contestation pour partir un 22 mars.
Elle avait quitté Bordeaux et s’était installée à Oloron-Sainte-Marie. Mais elle ne s’était pas « retirée ». Elle continuait à avoir une activité vibrionnante autour de l’écriture et de la poésie.
Chantal va nous manquer.
Mais elle nous laisse en héritage sa philosophie de vie et ces mots qu’elle a écrits dans un message électronique de 2024, quand l’idée d’écrire sur « des riens » lui est venue.
« L’idée m’en est venue tout récemment. Dans mes vieux jours, je me sens très entourée, très aimée. Et je me demande pourquoi : je ne me vois rien d’extraordinaire en aucun domaine. Du coup je me suis interrogée sur ce rien. Et l’idée m’est venue qu’au fond, la vie n’est peut-être que l‘accumulation de riens, que ce sont ces riens qui font une vie. Et c’est cela dont j’ai envie de parler. Ainsi, tout à coup, me reviennent ces mots de La Fontaine dans je ne sais plus quelle fable : ce n’est rien, c’est une femme qui se noie. La façon que l’on a de parler de chagrins d’enfants qui ne seraient que des riens, ou des querelles d’amoureux, ou de pertes qui ne seraient pas bien graves.
Il m’a semblé qu’au contraire, il fallait parler de ces riens, de tous ces riens, des mots apparemment insignifiants et qui blessent durablement, de cette caresse légère qui laisse derrière elle un long sillage de tendresse, un éclat de rire, un mot d’enfant. Je suis née de tous ces riens, dans tous les domaines : une phrase d’un enseignant, un fou rire, une bribe de connaissance saisie au vol et plus importante que toutes les plus belles constructions, une image…
Voilà, j’ai envie de parler de tout cela, de ces riens dont je me suis nourrie.
Je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre, mais je vais quand même essayer de construire tout cela, de dire comment j’ai pu faire des études avec de petits riens, comment se sont tissés dans ma vie des liens, comment il m’importe peu de ne retenir que quelques mots d’un beau poème, comment une seule phrase d’un enfant inconnu a pu me remuer jusqu’au fond du cœur, comment je n’ai jamais pu oublier un visage…
Comment dire ? Il n’y a pas de place dans ma vie pour de grandes théories, des réalisations magnifiques, et je n’ai même pas su vendre mes écrits, tout en sachant que ce n’est pas si grave, que quelques lettres reçues valent bien de célèbres prix…
Je ne sais même pas si j’arriverai à suivre un ordre. Tant pis, le temps presse. Soyez indulgents, vous que j’aime ou vous que je ne connais pas. »
Ce dernier projet de Chantal a abouti.
En souvenir de cette joie partagée et des fous rires que Chantal aimait tant, un fou rire partagé, un de ces riens si importants.
Merci, Chantal.
Monique Bauer et le groupe des Filles de Mai
Photo : Chantal présentant le livre Filles de Mai, 68 Mon Mai à moi, Mémoires de femmes, librairie Escapade à Oloron-Sainte-Marie, 2018, à l'occasion des cinquante ans des événements de Mai.