Affiche Black Box diaries

Black box diaries, film par Shiro Ito, 2024

Note par Bernard Massip
Voici un documentaire passionnant, à la fois très riche sur ce qu’il dit de la société japonaise, sur le vécu et les traumatismes d’une jeune femme confrontée au viol et qui en outre, de rebondissement en rebondissement, se voit comme un thriller.
En 2015 Shiro Ito est jeune journaliste en stage à l’agence Reuters. Elle y croise Noriyuki Hamaguchi, un journaliste chevronné et proche du pouvoir. Un soir il l’invite à dîner, la drogue et la mène inconsciente dans la chambre de son hôtel où il la viole.
Elle décide de médiatiser son affaire. En mai 2017 elle donne une conférence de presse puis en octobre publie le livre Black box. Les réactions qu’elle reçoit sont pour le moins contrastées. De nombreuse femmes lui apportent son soutien, mais elle est aussi très attaquée. Elle ne ferait cela que pour faire parler d’elle et booster sa carrière. Et puis, ce bouton non fermé de son chemisier à la conférence de presse ! De quoi la faire traiter de prostituée ce dont certains ne se privent pas. Et sa propre famille manifeste son incompréhension et regrette qu’elle ne fasse pas profil bas.

Au Japon on reste très réservé sur l’évocation en public d’affaires privées. Il y est difficile de briser le tabou du viol. Et d’autant plus lorsque le coupable est un personnage important, proche du premier ministre Abe. Elle parvient difficilement à déposer une plainte, ses avocats obtiennent qu’Hamaguchi soit interpellé à sa descente d’avion à son retour des Etats-Unis. Mais les policiers en route pour l’aéroport reçoivent un contrordre impératif de leur hiérarchie.

En 2022 elle obtient finalement la condamnation de son violeur en justice mais sans pour autant ralentir les critiques que suscite son acharnement pourtant tellement justifié. L’émergence d’une culture Metoo au Japon s’amorce mais reste très minoritaire, conduisant tout de même à quelques aménagements législatifs un peu plus favorables aux victimes.

Le vécu de toute cette période a été difficile pour la jeune femme. Malgré sa combativité elle a traversé divers moments de doute et de dépression. Mais, comme elle l’indique, la réalisation du film a eu un effet thérapeutique : « Affronter mon traumatisme au travers d’un processus créatif m’a permis de reprendre la main, m’a redonné de la force ». Le terme de « diaries » n’est pas usurpé car elle suit vraiment au fil des mois tant les événements que les répercussions qui en résultent sur sa propre psyché.

Ses réflexes de journaliste lui ont permis d’accumuler au cours du temps tous les documents qui allaient lui permettre de réaliser le film que l’on voit aujourd'hui. Ainsi a-t-elle pu récupérer la vidéo de la caméra de surveillance où on la voit sortir de la voiture portée comme un paquet par Yamaguchi dans le parking de l’hôtel, elle a enregistré avec un micro caché des entretiens avec des membres des service de sécurité, elle a réussi à contacter par téléphone le portier de l’hôtel qui a même accepté malgré les risques professionnels que cela lui faisait courir de témoigner au procès.

Le traumatisme reste suffisamment fort pour que Shiro Ito ait décidé de quitter le Japon. Elle vit désormais en Grande-Bretagne. Et malgré le fait que le film démarre une belle carrière internationale, qu’il soit nommé aux Oscars, il n’est toujours pas programmé au Japon ! (une pétition pour sa distribution au Japon est en ligne sur le site Change.org à l'initiative de l'association culturelle Hanabi)