Demeures
En février 2015, l’APA publiait un numéro de La Faute à Rousseau dont le dossier était consacré aux Maisons. Ces maisons, nous les retrouvons dans ce cahier qui est le fruit d’une collecte thématique du blog Grains de sel durant l’année 2024. Cette collecte a engrangé 65 textes de 32 auteurs : 23 femmes et 9 hommes. Sous le titre Demeures, il raconte ce que sont nos rapports à ces lieux familiaux, personnelles, parfois plus étrangers, divers, qui accompagnent nos existences.
Et ce sont d’abord celles de l’enfance. Mireille Podchlebnik écrit : « Je garde l’image d’immeubles décrépits, de logements dotés d’un confort sommaire et d’un horizon barré par la vue sur les cours sombres étroites. Cependant, il demeure empreint de mes souvenirs d’enfance dans un cocon familial qui me paraissait pesant à l’époque, mais dont le manque aujourd’hui reste teinté de nostalgie. » Nombre de textes évoquent les maisons des grands-parents où se passaient des vacances, moments propices à des jeux, à la découverte des personnes, des lieux, de l’environnement et à l’élaboration d’une mémoire constitutive de ce que nous sommes. Anne-Marie Krebs l’exprime bien : « … nous aimons revisiter nos souvenirs, nous interroger sur notre enfance, notre passé, comprendre par quels chemins nous sommes passés pour devenir ce que nous sommes.
Parce que parler de maisons sert aussi à raconter ce que nous y avons vécu, aimé, ce sont presque toujours de beaux souvenirs qui y sont attachés, même si la vie y était souvent plus difficile qu’aujourd’hui. Les maisons sont des cadres dans lesquels nous retrouvons les émotions de notre enfance ; ce sont les décors de nos amours perdus, des découvertes, des expériences de notre jeunesse ; l’écran sur lequel nous projetons un passé reconstruit, fantasmé. » Tout est dit, car les maisons nous font autant que nous les faisons.
Maisons d’odeurs, d’objets, de recoins, de temps forts, de rituels, de rêveries, c’est cela qui rend d’autant plus douloureux leur perte lorsque le temps et la disparition des anciens nous contraint à nous en séparer. Claude Mauriac dans son Temps immobile évoque le moment où il a fallu se séparer du domaine familial de Malagar : « … sans que je sois pour autant si peu guéri que ce soit de cette inguérissable amputation » (10 janvier 1987) et dans le numéro de La faute à Rousseau de 2015, on trouve cette citation de Annie Ernaux extraite d’un livre d’entretien (1) : « C’est difficile de parler d’une maison. On sait ce qu’elle représente quand on l’a perdu, quand on ne peut plus y entrer parce qu’elle n’est plus la vôtre. J’ai toujours ressenti cette souffrance par rapport aux maisons que j’ai habitées, de les revoir et de ne plus pouvoir y entrer. Et la mélancolie de me dire : ce n’est pas la peine d’y entrer puisque tout y sera changée, que j’en voudrais aux nouveaux occupants… chaque fois que je suis retourné là où j’ai vécu, j’ai pensé que c’était une erreur. Il faut se contenter de la mémoire, c’est là où sont réellement les choses : nulle part ailleurs. Il y a une forme de désespoir particulier à revoir une maison où on a vécu et à ne plus voir qu’une carcasse, finalement… mais la souffrance ne vient pas de la perte des murs, même si ça en fait partie, elle vient de la perte de ce qui a eu lieu là, de ce qui a été vécu, de ce qu’on a aimé, des gens qui ont été là. » Lydia Flem dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents écrit : « Pas un coin, un angle de la maison qui ne portait les traces encore vibrantes de ses habitants disparus. »
Ce sont aussi des endroits qui tiennent à leur histoire, comme le raconte Marc Bouvier avec sa Maison de Caluire ou Anne-Marie Didier Kleine avec ses Trois maisons qui ont compté pour moi. Et elle aussi de conclure : « L’homme sans passé… Est-ce possible et même souhaitable ? Au mieux, notre présent est nourri par notre passé, au pire, le passé ne passe pas. L’homme peut s’en affranchir ou en tirer ses forces, c’est sa liberté. »
Plus tard, ce sont nos propres maisons qui sont au centre de notre vie. Et Gaston Bachelard d’écrire : « La maison est notre coin du monde. Elle est, par excellence, le lieu de l’intimité. » (2) « maison de changement d’air » pour Élisabeth Gillet-Perrot, « havre de paix » et « ouverture vers une forme de sérénité » pour Mireille Podchlebnik. Certains se constituent une maison au fil de nombreux déménagements, ce qui augmente la difficulté à se trouver un lieu à soi. C’est le cas de Carole Roche : « À mon tour maintenant d’entretenir la maison de famille, avec le respect et l’affection que je porte à tous ceux qui y ont vécu. Je n’en suis que la gardienne. Je me fais un devoir de la faire vivre, une façon de remercier François et les siens. » Ou pour André Durussel et sa compagne, qui mirent du temps à trouver un foyer définitif : « Comme une présence silencieuse et rassurante, il y avait désormais autour de nous ces sommets qui, au loin, nous entouraient comme des mains. » Une phrase qui fait écho à celle de Philippe Jaccottet : « Les maisons sont comme des mains fermées sur la chaleur des vivants. » (3)
Et il y a les autres maisons. Celles des autres, celle des amis d’Anne-Marie, maison de la mort et du souvenir, celle de la fin de vie, l’EHPAD avant l’« autre dernière demeure ». Il y a la maison de la mer de Bernard M., la maison de hasard, arrivée sans prévenir et qui devient refuge et lieu de repos. Il y a les maisons roulante et flottante d’Alexandra qui trouve ses racines sans l’attachement à une terre. Comme la tortue qui porte sa maison sur son dos, elle s’installe dans la carapace de ses véhicules.
Mais au bout du compte, ne faisons-nous pas tous de même ? Marcel Proust, dans La recherche écrit que : « Les maisons que nous avons habitées sont toujours en nous. » Tous ces textes envoyés à Grains de sel, tous ceux qui nourrissent le fonds de l’APA, ne sont-ils pas nos maisons intérieures, plus présentes et plus permanentes que toute autre résidence vouée à disparaître ?
Et je laisse la conclusion au poète Thierry Metz :
L’homme a entendu des bruits de pas dehors, des voix, des sifflements comme ceux d’un oiseau. Il sort, mais rien, trop tard ou trop tôt. Des gens étaient là, tout près. Il remarque des traces autour de la maison, c’est tout. Et aussi quelque chose comme une offrande, déposée sur le seuil : cailloux, morceaux d’écorces, et les sept couleurs tracées sur la pierre. « Ce peu de choses, dit-il, c’est tout un livre. » (4)
[1] In Le Vrai Lieu. Entretien avec Michel Porte, Gallimard, (2014)
[1] In La Poétique de l’espace (1957)
[1] In À la lumière d’hiver (1977)
[1] In Sur la table inventée (1989)