Carré 35, un deuil à élucider

vendredi 17 novembre 2017, par Élizabeth Legros Chapuis

Elle s’appelait Christine, c’était sa sœur, morte à l’âge de trois ans, et dont Éric Caravaca a longtemps ignoré l’existence, car ses parents avaient fait un black-out total à son sujet. À la suite d’un choc émotionnel – la visite d’un cimetière d’enfants en Suisse, qui le remplit d’une profonde tristesse – Éric Caravaca s’interroge : « Une évidence m’apparaît aussitôt : je porte une tristesse qui n’est pas la mienne. Mais alors à qui appartient-elle ? » Le cinéaste entame alors une enquête bouleversante sur celle qui aurait dû être sa sœur aînée.

« Carré 35 est un lieu qui n’a jamais été nommé dans ma famille ; c’est là qu’est enterrée ma sœur aînée, morte à l’âge de trois ans. Cette sœur dont on ne m’a rien dit ou presque, et dont mes parents n’avaient curieusement gardé aucune photographie, explique Éric Caravaca. C’est pour combler cette absence d’image que j’ai entrepris ce film. Croyant simplement dérouler le fil d’une vie oubliée, j’ai ouvert une porte dérobée sur un vécu que j’ignorais, sur cette mémoire inconsciente qui est en chacun de nous et qui fait ce que nous sommes. »

Tout avait commencé dans les années 1950 au Maroc, quand Gilbert Caravaca, son père, épouse Angèle ; tous deux viennent de familles d’origine espagnole installées à Casablanca, où ils mènent une vie qui semble insouciante, alors que le pays traverse un cycle de violences avant d’accéder à son indépendance en 1956. Christine, leur premier enfant, naît en 1960.

Éric Caravaca questionne ses parents (séparément), mais leurs réponses sont souvent peu compatibles. À quel âge la petite fille est-elle morte ? Trois ans, selon la mère (et c’est ce que dit l’état civil, avec le livret de famille) ; quatre mois, dit le père. Le cinéaste cherche aussi à s’informer sur la maladie qui l’a emportée ; un souffle au cœur, dit la mère. Il découvre que la « maladie bleue » dont Christine était atteinte était souvent associée à la trisomie : ce que le père reconnaît immédiatement, mais que la mère s’obstine à nier : selon elle, c’était une petite fille tout à fait normale, à part son problème cardiaque. Quand Éric Caravaca s’étonne que n’ait été conservée aucune photo de Christine, sa mère fait l’impasse et finit par dire : « Je n’aime pas cette interrogation. »

Le cinéaste s’obstine, visite le cimetière de Casablanca où il parvient à localiser la tombe, bien que l’indication du « carré 35 » ait disparu. Sur la pierre tombale est posé un livre de marbre où la photo de la petite fille devait être incrustée en médaillon, mais cette image, elle aussi, a disparu.

Tout au long de sa quête, Éric Caravaca se heurte ainsi à des lacunes et à des silences. Il tente une analogie entre cette situation et le silence fait par l’administration française, après 1956, sur les méfaits de la colonisation. Il se souvient aussi de la disparition mystérieuse de son oncle Francesco, dont on lui avait également dissimulé la mort. Son errance à Casablanca le conduit dans des abattoirs désaffectés, où un tag proclame « It’s all about memories ».

« La matière visuelle de Carré 35 emprunte à différents supports : films de famille en Super 8, photographies, documents officiels et administratifs, comme autant de pièces à conviction, sans oublier les images d’archives historiques. »

Éric Caravaca, devenu père d’un petit Balthazar, a cherché à faire une place dans son souvenir au fantôme de sa sœur. Son histoire d’un deuil impossible et pourtant nécessaire, il nous la dit en images pleines d’émotion mais aussi de retenue.

[Les citations proviennent du site Allociné]