Chaillou, Pachet et le journal intime

vendredi 2 octobre 2015, par Élizabeth Legros Chapuis

Samedi 26 septembre au Musée Delacroix, rue de Fürstenberg, l’automne à peine arrivé a permis que la rencontre organisée par la Maison des Écrivains et de la Littérature (MEL) sur le thème du journal intime ait lieu dans le jardin du musée, les chaises disposées sur la pelouse, la grande ville n’étant plus présente que par une rumeur sourde...

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L’atelier de Delacroix ouvrait sur un petit jardin enclos... (DR)

Jean Védrines est intervenu en premier sur le journal posthume de Michel Chaillou, paru en avril 2015 chez Fayard (Journal 1987-2012). Visiblement ému, cet ami de l’écrivain disparu à la fin de 2013 évoque l’amitié comme un « sentiment littéraire », parce que la littérature occupait sa vie entière. Michel Chaillou a laissé une œuvre abondante et polymorphe. Dans son Journal, il défend constamment la parole littéraire en l’opposant à la parole dominante, celle des institutions, de la presse, du pouvoir.

Dans le Journal, on voit constamment Chaillou à l’écoute des autres – à travers ses lectures – en y cherchant ce qui ouvrait à la littérature. La question de la langue (on se souvient qu’il a publié une étude intitulée La Petite Vertu : huit années de prose courante sous la Régence) est constamment au premier plan. Le diariste se met également à l’écoute des langues étrangères, pour ce qu’elles lui permettent d’inventer dans la langue française. Il a d’ailleurs inventé une langue : le « chitien », langue intérieure de l’intime (dans son livre Le Collège Waserman).

Il rêvait d’écrire une biographie d’Achille, même s’il ne savait pas le grec ancien. Disait que le français nous fait écouter la mémoire perdue du latin et du grec. Il voyait ainsi la littérature comme un art du radar, du sonar : il s’agit d’entendre tout autre chose que le sens premier, de défaire l’échafaudage du sens pour écouter la rumeur inconsciente que les mots charrient. « Mes mots sont des souvenirs d’événements que j’ignore et que j’écris pour les apprendre », écrit ainsi Chaillou. La lecture devient un acte somnambule du lecteur, apportant l’attention la plus aigüe.

De la philosophie, il en lisait beaucoup aussi, « de manière sauvage ». Son inspiration penchait plus du côté de Heidegger que de Platon. Côté littéraire, ses affinités le portaient vers Giono mais aussi Nerval (son « frère de plume »), Hugo, les grands Romantiques... et une admiration pour Roland Barthes.

L’intime est chez lui ce moment où le cœur écoute l’infini (cf. La vie privée du désert, Seuil, 1997). Chaillou a un côté mystique sans religion, dans l’au-delà de la langue, un « mystique myope », disait-il. Mais le Journal témoigne aussi de l’élaboration de ses romans, et le montre attentif à l’état du monde, guetteur toujours à l’éveil de sa rumeur.

Deux autres livres de Michel Chaillou : La France fugitive, un journal de voyage (Fayard, 1998) et L’écoute intérieure, neuf entretiens sur la littérature avec Jean Védrines (Fayard, 2007).

La rencontre s’est poursuivie avec Pierre Pachet, auteur notamment de Les Baromètres de l’âme. Naissance du journal intime (Le Bruit du Temps, réédition 2015), en dialogue avec Benoît Legemble.

Interpellé sur Autobiographie de mon père (Livre de Poche, 2006), écriture paradoxale de soi par un autre, Pierre Pachet élargit le sujet. Avant d’être un genre littéraire (des journaux personnels sont publiés à partir de la 2e moitié du 19e siècle), le journal intime constitue un exercice spirituel. Le principe étant de ne pas laisser s’écouler une journée sans examiner ce qui s’est passé (comme le fait Marc-Aurèle), ce qui inclut de revenir sur les pensées qu’on a eues. C’est là un journal mental, un journal de l’âme qui répond à une injonction profondément religieuse. Quand on écrit son journal, cela crée une différence de soi à soi, parce qu’on peut le relire : le journal est fait pour être relu par soi-même, que ce soit un ou vingt ans après. Et le journal intime est quelque chose qui concerne tout le monde, pas seulement les écrivains ou les artistes.

Benoit Legemble l’ayant interrogé sur la Révolution comme période de basculement vers le journal intime au sens moderne, Pierre Pachet rappelle que son livre Les Baromètres de l’âme (dont le titre est tiré d’une expression de Jean-Jacques Rousseau) est une étude de la « préhistoire du journal intime ». Robespierre et d’autres acteurs de la Révolution appelaient à une transparence absolue (mais Danton avait des côtés opaques...) Dans un journal intime, il y a un désir de sincérité ; on essaie d’exposer ce qui est trouble, d’enregistrer les variations de l’âme qui se manifestent. Ce rapport à soi représente un acte de nature spirituelle, il suppose qu’on a une âme, qu’on est redevable de ce qu’on en fait. En s’intéressant à soi chaque jour, on atteint à tout autre chose. La question du style est secondaire, il s’agit de vérité. Un besoin profond, non seulement de dire la vérité sur soi, mais de se la dire à soi-même pour savoir où on en est.

Une telle écriture s’avère possible seulement dans le retrait, non sous le regard de quelqu’un. Pachet s’est intéressé essentiellement aux diaristes de langues française, mais il souligne que d’autres auteurs ont joué un rôle tout aussi important : Samuel Pepys, Lavater, Lord Byron (dont les amis ont hélas brûlé une grande partie du journal)...

(La rencontre s’est achevée avec un dialogue entre Jean-Pierre Ferrini et Jean-Paul Civeyrac sur la forme du journal au cinéma, forme présente notamment chez Antonioni – dialogue auquel je n’ai pas pu assister).