Dominique Sigaud : Dans nos langues

jeudi 18 octobre 2018, par Alice Bséréni

Verdier, 2018

Dominique Sigaud décline les facettes et les phases de ses liens à la langue au cours d’un destin haut en couleur dans un livre dense et documenté. Elle retourne à l’enfance jusqu’à la naissance, et même avant, suit les aléas des progrès, des émerveillements, des hontes et des peurs, avant de s’engager enfin dans les méandres de sa vie. Voyage factuel autant que mémoriel, rétrospective qui interroge les secrets d’une vie bien remplie, ses moteurs, ses échecs, ses bonheurs et ses désespérances. Et toujours le fil rouge de la langue comme corde de rappel à quoi arrimer son destin et le livre.

Langues qui s’acquièrent, se mêlent, s’opposent aussi, se font la guerre, signent des armistices, ouvrent des brèches dans le réel, tentent d’en rendre compte, y échouent bien souvent s’agissant du génocide rwandais ou de l’horreur des camps, se heurtent à l’énigme de l’Afrique, aux souffrances de l’Orient, à l’étrange quiétude de l’Asie dans le talent des plumes, se cognent aussi à la tyrannie de la maladie qu’il faut nommer pour en conjurer les offenses, s’indignent de l’absurdité des guerres aux intentions soigneusement enrobées de mots menteurs, des désordres du monde qui condamnent à l’assujettissement, à l’extermination, au discours mensonger. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur du monde », observe Camus parlant des pratiques langagières de faussaires.

Et rappeler que l’Europe a installé Kurt Waldheim, nazi notoire, à la tête de l’ONU « construit pour que ‘plus jamais ça’ », que l’Allemagne s’est donnée alors comme chancelier Kiesinger, autre nazi notoire, que Papon et d’autres tortionnaires ont accédé aux « affaires » dans notre démocratie en toute impunité, que Mitterrand approuva la guerre de 1991 en artisan zélé en tête de ses partisans, que les grosses fortunes des industriels allemands, Mercedes, BMW ou Volkswagen, qui se sont construites avec le programme d’esclavage et d’extermination, n’en sont guère inquiétées : 1953, naissance de l’Europe, et Krupp reprend le contrôle de son groupe.

Ces perversions érigées en raison d’État et du libéralisme conquérant la décident à prendre la plume et à traquer les mots, les scandales du siècle pour en montrer les maux. De pigiste à Libé jusqu’à grand reporter, elle fait de son talent une arme qu’elle voudrait au service du vrai. Elle devra déchanter. Et prendre d’autres chemins de traverse.

Elle parcourt le monde comme elle visite les langues, les apprend, s’y frotte, en explore les facultés de liens et les retranchements, les possibles et les impasses, les défaillances quand elles se heurtent à la violence des faits. Les guerres qui viennent par défection des mots, les images qui les remplacent, les histoires qui veulent rendre compte de l’indicible, les analyses qui s’efforcent de traiter l’invisible, les fictions qui disent plus vrai que le récit factuel. Gageures de démarches sans filets qui se heurtent aux désaveux, aux rejets, aux menaces, y compris de mort quand elle touche à ce qui doit rester secret, inter-dit, démenti pour mentir. Et s’enchainent les articles en freelance, les grands titres qui la lâchent ou qu’elle quitte faute de mots vrais à partager, les risques d’un métier exercé dans les turbulences du monde : l’Algérie, le GIA, la CIA, Beyrouth et sa beauté funeste, le Rwanda et la stupeur du génocide, les atrocités de l’ex-Yougoslavie, la Palestine en souffrance de mots, de paix, d’identité aussi. L’Europe s’est construite sur les décombres encore fumantes des charniers et des camps, la Palestine en fait toujours les frais.

Il lui faut résister, défier l’impensable. Elle invoque la protection consolatrice de quelques grandes plumes du siècle, Duras, Mallarmé, Bukowski, Jean Amry, Primo Levi, Romain Gary. Pourquoi tant des leurs se sont-ils suicidés ? « Désespérant du pouvoir de la parole écrite, certains ont choisi le silence », d’après Elie Wiesel. Il reste l’analyse comme ultime recours et bouée de sauvetage. Les mots surgissent et résonnent en allusions masquées, rébus à déchiffrer des ruses de « l’inconscient structuré comme un langage » pour débusquer les perversions du père, l’opacité du psychisme qu’elle se doit d’explorer. Une question de vie, une question de mort. Résister et guérir de la langue par les mots, autre gageure qui promet de nouvelles pages d’écriture. Pour peu que la maladie ne s’en mêle à son tour, réel à l’état brut qui met cette fois le corps à l’épreuve de maux qu’il faut prendre à la course. Une autre guerre, d’usure celle-là, dont elle sortira vainqueur. Donner aussi la langue en partage à ceux qui ne l’ont pas ou la croient hors de portée, et c’est l’aventure insolite d’ateliers d’écriture dans le 93 auprès d’enfants déboutés de l’espoir. Refuge enfin dans la maison de Julien Gracq où va s’écrire un livre en résidence, sur les bords d’une Loire dont la beauté « la croirait destinée à ceux qui écrivent. » Que l’auteur soit ici remerciée des espoirs que le livre autorise : croire encore à la valeur des mots au service du sens de l’histoire en quête de vérité, mêlant intimement en échos les ingrédients de la grande et la petite histoire.