La jeunesse d’un poète

vendredi 2 décembre 2016, par Élizabeth Legros Chapuis

A coup sûr Alejandro Jodorowsky, dit Jodo, ne laisse personne indifférent : les uns le considèrent comme un fumiste alors que les autres le portent aux nues. Au moins tous s’accordent sur le caractère original de sa personnalité et sur la diversité de ses talents : poète, romancier, comédien, réalisateur, scénariste de BD… sans compter son rôle de thérapeute avec la psychomagie.

Après plus de vingt ans sans réaliser de film, Jodo était revenu au cinéma en 2013 avec La Danza de la realidad, adaptation de son livre éponyme (paru en français en 2004 chez Albin Michel) constituant une « autobiographie imaginaire ». Le point de départ étant conforme à la réalité des choses puisqu’il se situait dans les années 1930 au Chili, à Tocopilla, petite ville située dans le Nord du pays, où l’auteur naquit en 1929 de parents juifs russes qui avaient fui les pogroms.

Aujourd’hui Jodorowsky donne le deuxième volet de cette autobiographie filmée, sous le titre de Poesia sin fin. On est maintenant dans les années 1950 et Alejandro, âgé d’une vingtaine d’années, a quitté sa ville natale pour la capitale chilienne, Santiago. Contre la volonté de sa famille, il a décidé de devenir poète. Il s’introduit dans l’avant-garde artistique et intellectuelle et il fréquente des auteurs comme Enrique Lihn, Nicanor Parra et Stella Diaz qui devient sa muse.

Comme dans La Danza de la realidad, le jeu des générations s’entrelace une fois de plus puisque Jodo lui-même est présent à l’écran, donnant la réplique à son fils Adan, qui incarne le jeune Alejandro, et que son autre fils Brontis y joue le rôle de son père, Jaime. La même actrice, Pamela Flores, est à la fois Stella Diaz et la mère d’Alejandro (« c’est un glissement de l’Œdipe », commente Jodorowsky). Pour qui a vu dans le passé des films de Jodo comme La Montagne sacrée, Poesia sin fin bénéficie d’une grande cohérence et clarté de la narration. Mais Jodorowsky n’a rien oublié de son passé surréaliste, ni d’une grande partie de ses obsessions – picturales du moins. On retrouve donc dans ce film sa prédilection pour les infirmes en tout genre.

En même temps, toutefois, il a le souci de la vérité des faits, sinon littérale, du moins transposée. Ainsi « les deux films ont été tournés exactement dans les lieux où j’ai vécu », souligne le cinéaste. Les problèmes d’argent sont très présents, comme ils l’ont été effectivement dans le passé. La famille, qui occupait le devant de la scène dans le premier film, laisse la place au cercle des amis. Mais avant tout Poesia sin fin raconte, de la manière si personnelle à Jodorowsky, la marche d’un jeune homme vers la conquête de sa liberté.