Journées de l’Autobiographie 2013 : Masculin-Féminin

lundi 17 juin 2013, par Élizabeth Legros Chapuis

Aix-en-Provence, mai 2013

Comme tous les ans, le thème des Journées est repris comme sujet du dossier de La Faute à Rousseau du mois d’octobre,n° 64, à découvrir et à commander ici.
On peut également voir un reportage photo de cette manifestation ici.

Variations provençales sur la notion de genre

Trois journées riches, fructueuses, dans une atmosphère amicale et détendue… sous un temps clair, malheureusement rendu glacial par un mistral persistant.

Vendredi 24 mai

Arrivée à Aix par le train en fin d’après-midi, je rejoins les Apaïstes vers 19 h à la Baume. Ce lieu d’accueil magnifique consiste en un ensemble de bâtiments dont l’origine remonte au 17e siècle (elle s’appelait alors Bastide Saint-Alexis), racheté en 1952 par les Jésuites. Les divers corps de bâtiments sont reliés entre eux par des galeries et escaliers ouverts… ce qui doit être très agréable quand il fait chaud, en été ; avec le mistral glacé, ça l’est moins. Mais du haut de mon 3e étage, la vue est carrément sublime.

Après le dîner, soirée de chansons, sur le thème : Amour, amour, quand tu nous tiens… par Sylvette Dupuy, accompagnée au piano par Pierre Paolicchi. Moments délicieux : humour, tendresse et sensualité distillés par la voix de la chanteuse, j’adore sa robe verte et son « bibi » rétro. Ferrat, Ferré, Fréhel, Gréco sont au programme, et bien d’autres, y compris cette chanson singulière de Mme Deshoulières (qui s’appelait Antoinette), mise en musique par Jean-Louis Murat : Contre l’amour. (Tout contre, comme disait Sacha Guitry !)

Samedi 25 mai

Matinée consacrée aux ateliers. J’assiste à celui donné par Bernard Massip sur l’évolution et l’utilisation du site internet de l’APA, dont la page d’accueil vient d’être réaménagée pour permettre un accès plus direct, plus facile, plus dynamique. Il s’agit aussi d’inciter les Apaïstes à alimenter plus activement le site en envoyant des comptes-rendus à la rubrique Nous avons vu/nous avons lu, des notes au blog des Apaïstes, ou en contribuant à l’information sur l’activité des groupes.

Nous nous transportons ensuite à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence. Installée dans l’ancienne usine d’allumettes d’Aix, elle regroupe la fameuse bibliothèque Méjanes et diverses structures d’activités culturelles. En ce moment, elle abrite aussi une exposition consacrée à Albert Camus à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance : Albert Camus, les couleurs d’une œuvre, qui s’anime de kakémonos multicolores.

C’est dans la bibliothèque que se tient la table ronde de l’après-midi : Genre masculin/féminin : la mouvance des frontières, modérée par Geneviève Baurand (psychanalyste), avec Jean-Paul Ricœur (psychanalyste), Claudine Vassas (ethnologue) et Georges Vigarello (historien). Comme le rappelle Philippe Lejeune, la thématique des genres a déjà été abordée aux Journées de l’APA en 2000 ; mais aujourd’hui elle s’élargit avec l’apport des sciences humaines.

Jean-Paul Ricœur explique comment la différence des sexes, première différenciation opéré entre les êtres humains, constitue le prototype de toute pensée de la différence. Le sexe appartient à la nature, mais le genre à la culture. L’enfant évolue vers une identité sexuée : non par, mais avec le sexe. Le genre s’appréhende comme sentiment d’être, appartenance, quel que soit le sexe biologique initial ; la « sexuation » est le procédé de choix du sexe auquel on s’identifie. Toutefois, l’identité du genre est précaire, même dans la langue, où des mots épicènes (par ex. des noms d’animaux) et des « hermaphrodites linguistiques » (par ex. personne, enfant, adulte, sujet…) suspendent la différence.

Claudine Vassas évoque la notion de troisième sexe, celle d’une « identité incertaine, multiple » (personnes biologiquement sexuées comme homme ou femme, mais se représentant comme étant tantôt de l’un et tantôt de l’autre) avec des exemples constatés chez les Inuit et en se référant aux travaux de Saladin d’Anglure. Ces peuples arctiques produisent notamment des récits de vie intra-utérine, où les individus apparaissent comme le support de l’âme d’un ancêtre… qui n’est pas forcément du même sexe biologique qu’eux.

Georges Vigarello procède à un petit historique de la question, partant de la différence entre masculin et viril – un point où aujourd’hui, les positions sont beaucoup moins tranchées. La virilité telle que vue dans les cultures antiques, l’andréia des Grecs, c’est la force, la puissance sexuelle, le courage par rapport à la guerre : c’est l’inscription de l’histoire dans le sujet. Le viril se trouve d’emblée en position dominante, doté des qualités du plus, du mieux, de l’extrême. Au 20e siècle, des interrogations nouvelles émergent, comme la nécessité, pour l’homme, d’une composante de douceur et, pour la femme, d’une composante de virilité : comment concevoir cette virilité partagée ?

La fin de la journée est consacrée – c’est devenu une tradition à Aix – à la lecture de textes d’élèves d’une trentaine d’établissements scolaires de la région sur le thème Genre masculin/féminin.

En soirée, et toujours à la Cité du Livre, nous assistons à un spectacle-création : Orlando, à partir de l’œuvre de Virginia Woolf, par la Compagnie Meninas de Marseille. On sait que le personnage d’Orlando, jeune noble anglais de la cour de la reine Elizabeth 1e, se retrouve un beau matin transformé en femme ; le récit de ses aventures s’étend sur quatre siècles, s’achevant en 1928. Orlando est un texte majeur – et un livre fort divertissant – quant aux fluctuations des genres et ce qui en résulte, c’était donc un choix fort pertinent pour ces Journées.

Dimanche 26 mai

La journée commence avec deux conférences à la Baume : la première de l’historienne Anne-Claire Rebreyend, Mutations et frémissements : évolution des rapports amoureux à traverse les archives autobiographiques (en France, au 20e siècle), la seconde de Denis Chevallier, commissaire de l’exposition Au bazar des genres au MuCEM – Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée de Marseille : Exposer le genre. Comment traduire au musée un débat de société ?

Anne-Claire Rebreyend a inventorié les diverses manières de dire, penser, imaginer l’amour au 20e siècle, objet d’attentes diverses, selon l’âge, le sexe – ce sentiment universel ne pouvant être perçu en dehors de l’Histoire. A noter que son travail a été effectué sur des archives autobiographiques fournies notamment par les textes déposés à l’APA, qui ont fourni des extraits de lecture illustrant son propos. Elle a également utilisé, au grand amusement de sa grand-mère, la correspondance de ses grands-parents dans les années 1940…

L’histoire des rapports amoureux est une longue variation sur l’accouplement parfois bancal entre l’amour et le mariage. Aujourd’hui, après tous les bouleversements intervenus au siècle passé, le mariage reste une institution importante (comme le montre le souhait du mariage pour tous), mais on se marie beaucoup moins, plus tardivement, et on divorce beaucoup plus. Différents modèles coexistent, avec le rôle joué par les sites de rencontre, les amours virtuelles via Internet. Les gens approchent l’amour avec un niveau d’exigence accru : il est supposé rendre heureux… et ils sont partagés entre la nostalgie d’un unique amour perdu et la volonté de réinventer des manières de s’aimer.

Pour Denis Chevallier, le MuCEM a choisi, avec cette exposition sur les genres, un sujet de société brûlant : à la fois collectif et intime, foisonnant et complexe, qui touche aussi aux ressorts de l’organisation sociale. Être homme ou femme dans la société, comment cela s’exprime-t-il aujourd’hui ? Cette question du genre se pose-t-elle différemment en Méditerranée et ailleurs ?

Avec cette exposition, en résonance avec l’actualité (la loi sur le mariage pour tous en France…), il s’agit de comparer et non d’opposer (entre Nord et Sud de la Méditerranée, par exemple). Les thèmes reflètent également les nouveaux paysages de la rencontre amoureuse. Ils soulignent le rôle des sites de rencontre, l’impact de ces nouvelles technologies sur les modalités et l’imaginaire de la relation.
Le MuCEM - qui devait s’ouvrir quelques jours plus tard, le 7 juin - va ainsi explorer et montrer la remise en cause des rôles et fonctions, la sexuation à travers les jouets et l’apprentissage, et enfin, de toutes ces mutations, les représentations qui apparaissent dans l’art contemporain.

Pour le dernier atelier, j’avais choisi celui de Véronique Leroux-Hugon sur un personnage singulier : Herculine Barbin. Sous le titre de Mes souvenirs – Histoire d’Alexina/Abel B. , voici un livre qui a exercé une véritable fascination sur ses éditeurs successifs. Le manuscrit retrouvé à la mort de l’auteur est d’abord publié en 1874 (texte abrégé) par le Dr Ambroise Tardieu. Il est redécouvert et republié par Michel Foucault en 1978, puis par La Cause des Livres en 2008.

Herculine Barbin (nommé aussi Alexina et Camille par son entourage), déclarée fille à l’état-civil, est ce que l’on appelait au 19e siècle un hermaphrodite. Elle a 22 ans lorsqu’une expertise médicale est déclenchée et la déclare garçon. Par jugement, Herculine devient Abel. Mais elle/il s’avère incapable de s’adapter à sa nouvelle identité et met fin à ses jours en 1868, à l’âge de 30 ans.

Ce récit autobiographique a été commencé quand son auteur en a 25, trois ans après son changement d’état-civil ; il exprime son sentiment constant de honte, de désarroi. Échanges intéressants avec Véronique, qui nous fournit aussi une bibliographie substantielle, et avec Martine Lévy, l’éditrice de La Cause des Livres, qui continue à rechercher le texte intégral du récit d’Herculine…

Certains Apaïstes avaient la chance de rester sur place jusqu’au lundi et d’aller visiter le camp des Milles ; pour ma part, je suis repartie dimanche soir, après quelques échanges de vues sur la promotion de l’APA à travers sa page FaceBook et son compte Twitter.