Gide au travers des Cahiers de la Petite Dame de Maria Van Rysselberghe

vendredi 29 juin 2012, par Élizabeth Legros Chapuis

Amie d’André Gide, Maria Van Rysselberghe (1866-1959), surnommée La Petite Dame, a tenu pendant 33 ans, de 1918 à 1951, et à l’insu de l’écrivain, un journal de témoignage sur lui : « J’ai entrepris ces notations avec l’idée qu’elles serviraient de source, d’éléments, de témoignages à ceux qui voudront un jour écrire l’histoire véritable d’André Gide. Prises sur le vif, ainsi enchâssées dans le quotidien, ces relations me semblèrent présenter en elles-mêmes, par leur seule vérité, un intérêt suffisant ».

À partir de l’anthologie qui en a été publiée récemment (Je ne sais si nous avons dit d’impérissables choses, Folio, 2006), Gilles Alvarez et Justine Legrand (animateur du site e-gide.blogspot.fr et auteur d’une thèse intitulée : Pour une nouvelle approche de la perversion dans l’œuvre d’André Gide) ont présenté le 23 juin, dans le cadre de la Journée du Journal organisée par l’APA, ce témoignage sur Gide, ce journal parallèle au sien, avec lectures d’extraits des deux journaux à l’appui.
Étant donné l’abondance du matériau considéré, leurs communications étaient concentrées sur deux événements clefs de la vie de Gide : le drame intime qu’a constitué pour lui, en 1918, la destruction par sa femme Madeleine de leur correspondance ; la naissance en 1923 de sa fille Catherine, petite-fille par sa mère Élisabeth de Maria Van Rysselberghe.

Il n’est pas très fréquent de disposer ainsi de deux journaux simultanés, présentant sur les mêmes événements des angles de lecture différents. Comme l’a exposé Gilles Alvarez, le journal de Gide se focalise surtout sur la vie intellectuelle de son temps, ses voyages, ses relations sociales ; mais ayant toujours à l’esprit l’objectif de sa publication, il se contraint à une certaine prudence sur sa vie privée et parle fort peu des personnes de son cercle le plus intime. De plus, il n’écrit son Journal que par intermittences, les entrées étant séparées par de grandes plages de silence.

C’est ainsi que nous sommes beaucoup mieux documentés sur certains épisodes de la vie de Gide par les Cahiers de la Petite Dame que par Gide lui-même. Il faut noter d’ailleurs que l’écrivain était censé ignorer l’écriture de ces Cahiers, dont Maria Van Rysselberghe lui avoua l’existence quelques jours seulement avant sa mort en 1951 ; mais on peut douter de cette ignorance et Gide a fort bien pu la feindre. Les Cahiers de Maria Van Rysselberghe, nous montre Justine Legrand, sont l’œuvre d’une vie qui mêle l’ordinaire à l’extraordinaire. Ils retracent au jour le jour, avec un souci constant du détail, le nomadisme de Gide, qui jouait constamment à être à la fois ici et ailleurs, l’inscrivant dans la continuité du temps recensé. Ils rapportent fréquemment de ses conversations avec l’écrivain, dont les propos font fréquemment écho à ce qu’il écrit dans son propre Journal.

Cahiers qui éclairent également le rapport de Gide à la paternité, sujet complexe puisque longuement couvert par le mensonge : à Madeleine jusqu’à la mort de celle-ci ; à Catherine elle-même jusqu’à l’âge de treize ans. « Maria offre de Gide l’image d’un père dont l’absence physique dans la vie de sa fille ne doit pas être comprise comme une marque de désintérêt », souligne Justine Legrand. L’anthologie des Cahiers de la Petite Dame qui a été publiée en Folio, organisée selon un classement thématique, permet une introduction en douceur à la masse considérable de ces deux journaux parallèles.

(Image : André Gide en 1920, photographié par Ottoline Morrell. Photo Wikipedia.)