Philippe Artières

Compte-rendu par Elizabeth Legros Chapuis

« S’écrire », une part de notre histoire collective

J'ai assisté à la conférence présentée par l’historien Philippe Artières le 10 avril 2026 au Petit Palais dans le cadre des manifestations accompagnant l’exposition « Visages d’artistes »

Historien du contemporain, Philippe Artières évoque le début de son parcours, avec la lecture d’archives autobiographiques, qu’il fallait alors recopier – rendant hommage à cette occasion à Philippe Lejeune, qui l'a introduit à cette « vie de recherche », et rappelant son livre sur André Pézard Adieu ma pauvre guerre, ainsi qu’à Catherine Viollet.

Transcrire un récit autobiographique, c’est devenir l'autre, et lorsqu’on travaille sur des autobiographies d'assassins, comme l’a fait à plusieurs reprises Philippe Artières, « ce n'est pas simple ». Plus globalement, il s’agit de s'exposer, se donner à voir ; l’historien lisant ces écrits intimes se place « dans une sorte de profanation » (c’est une expérience que l’on peut connaître après le décès de ses parents : découvrir et lire leurs carnets, leur correspondance, comme l’a raconté Lydia Flem). On a affaire à un matériau, un objet qui n'est pas offert comme peut l’être le texte imprimé.

Les écritures de soi ont longtemps constitué « une pratique méprisée », placée sous un « statut de déclassement ». Le discours médical au 19e siècle voyait la tenue d’un journal comme une écriture d’ordre pathologique. Ou bien cette pratique était considérée comme une expression d’enfance, d’adolescence et/ou de féminité, tous états inférieurs. Ce type d’écriture était classé comme sous-littérature (sauf quand il avait pour auteur Jean-Jacques Rousseau, Sartre, Annie Ernaux…) et même pour Rousseau, Les Confessions ont longtemps passé pour annexes à son œuvre principale. Quant à Ernaux, le Prix Nobel n'a pas jugé bon de souligner le caractère autobiographique de ses œuvres…

L’écriture de soi a pu être vue aussi comme un symptôme de l’individualisme des sociétés contemporaines, portées à se replier, se refermer sur soi-même. Pourtant « l'intime est politique » était un slogan de mai 68, reflétant le souci de changer la vie au lieu de faire la révolution.
Il y a eu toutefois un changement de regard, ces dernières décennies, sur le moi réputé haïssable. L’enquête effectuée par le ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français aborde dès 1989 des questions sur l'écriture, qui se situe dans les pratiques amateurs. 

Mais le fait de s’écrire recouvre des pratiques très diverses. Le terme de journal personnel se réfère à une notation quotidienne ou régulière. Il existe d’autres pratiques comme par exemple dans les pays anglo-saxons les scrap-books, sortes d’albums personnels. Un herbier peut aussi être une forme d’écriture de soi. Et les albums photo constituent les archives les plus massives. Mais on se heurte en France au « prestige de l'écrit », trace de la place du Livre dans la culture judéo-chrétienne. Toutefois, les campagnes de collecte thématiques lancées par les Archives de France concernent les textes, mais aussi les photos.

Un réseau comme Facebook représente « un autre exemple d'écriture de soi, un lieu où s’est inventée une nouvelle manière de se donner à voir ». Et toutes ces pratiques sont devenues des objets d'étude pour l’historien…

Par ailleurs, l’écriture de soi représente « un champ de recherche renouvelé » depuis les années 70. Il convient ici, souligne Philippe Artières, de se souvenir à quel point Le Pacte autobiographique de Philippe Lejeune, en 1975, a été un « pavé dans la mare », en un temps où tout écrit de soi était un « non-objet littéraire ». Cette publication, suivie à partir de 1985 de l’Histoire de la vie privée en cinq volumes dirigée par Philippe Ariès et Georges Duby, a marqué le début de l’historicisation de l'écriture de soi. 

Les écrits de soi de toutes formes, autobiographies, correspondances, journaux, apportent des sources irremplaçables pour une « histoire des invisibles » : histoire des femmes, histoire des mondialités (migrations), histoire populaire, histoire des marges (le domaine d'intérêt de Philippe Artières). En les consultant, il est possible de compléter les archives publiques (celles du pouvoir…) avec les archives privées. Cette recherche a une dimension politique : « c'est une forme de contre-histoire ».

Philippe Artières cite trois exemples de « l'extraordinaire ordinaire » : en 1896, le journal d'un morphinomane, médecin en Cochinchine ; en 1835, les mémoires d'un parricide, qui sont l’histoire de Pierre Rivière, publiée en 1973 par Michel Foucault avec ses commentaires, objet aujourd'hui d’un essai de Jeanne Favret-Saada ; en 1874, les souvenirs d'un hermaphrodite, Herculine Barbin, dont les souvenirs ont été publiés en 2008 par La Cause des Livres.

S’écrire c'est nous écrire, conclut Philippe Artières, c'est une part de l’histoire collective, une histoire sociale de l'écriture. L’histoire doit reposer sur des sources partagées, la mission de l'historien est de les transmettre pour nourrir d'autres réflexions.


Irving Finkel (du Great Diary Project, UK) à propos des journaux personnels :
“No other kind of document offers such a wealth of information about daily life and the ups and downs on human existence.”
“Aucune autre sorte de document ne propose une telle richesse d’informations sur la vie quotidienne, les hauts et les bas de l’existence humaine.”