Note par Véronique Puybaret
Ce film a reçu le prix du scénario au festival de Cannes.
C’est à juste titre qu’on a souvent parlé du film “Notre Salut” d’Emmanuel Marre en le reliant à l’actualité politique.
Le film retrace l’histoire d’un ingénieur, pétainiste convaincu, grenouillant à Vichy en septembre 1940 pour obtenir un poste de fonctionnaire au Comité de Lutte contre le Chômage. Dès le début, on apprend qu’il a écrit un livre sur le “management” ; le terme, même s’il est, à cette époque, prononcé à la française, a une résonance étrangement familière et son vocabulaire sonne hélas comme étant d’actualité : méthodes d’évaluation, efficacité, redressement national… Puis, de compromis en petites lâchetés, notre héros ordinaire va devoir surtout faire exécuter peu à peu des ordres odieux : mise en place du STO, rafles de travailleurs étrangers, puis de juifs.
Le scénario est précis, les dialogues et la musique sont modernes, la mise en scène est innovante, quasi documentaire : lumière crue, décors minimalistes, le réalisateur utilisant des images d’archives pour reconstituer certains évènements extérieurs. On comprend peu à peu la pertinence de ses choix de scènes : Il filme les rendez-vous feutrés, les réunions administratives, les registres à remplir… : les détails de la vie de ce petit collaborateur zélé et néanmoins gentil, ce “Monsieur Henri”. “On a pris le personnage par le bas” dit le comédien qui l’incarne, Swann Arlaud, idoine en Monsieur-Tout-Le-Monde. “La banalité du mal” disait Hannah Arendt. Mais la critique a moins commenté la femme de cet homme, Paulette, jouée avec beaucoup de subtilité par Sandrine Blancke.
Emmanuel Marre l’a régulièrement raconté : à l’origine de son film, il y a la découverte de la correspondance (près de 300 lettres) de ses arrière-grands-parents, Henri et Paulette Marre, nommés ainsi dans le film. “On a fait une fiction mais la base était là” dit-il. C’est cette base documentaire qui nous intéresse ici et ce n’est pas si fréquent de faire des films à partir de correspondances réelles !
On entend dix lettres dans le film. Ce sont surtout celles de Paulette, et surtout au début alors qu’elle et ses enfants ne sont pas encore apparus (ils sont restés à Paris). Ces lettres introduisent beaucoup de réalisme, de véracité : Paulette y raconte son quotidien de femme, les tickets de rationnement, le froid, les soucis d’éducation des enfants ; mais elle s’étend aussi sur ses sentiments, ses espoirs et ses désillusions : elle avoue, avec franchise et sensibilité, son désamour pour son mari, ce qui rend le propos assez moderne. Elle croit néanmoins à un renouveau de son couple. Lui aussi y croit, au fur et à mesure de son ascension sociale. Plus tard, d’autres lettres accompagnent en off certaines très belles séquences mettant en scène le couple, leur donnant une lecture un peu décalée et littéraire.
Dans un film plus classique, ces courriers auraient nourri l’écriture des personnages mais ne seraient pas dans le scénario. Pourquoi le réalisateur a-t-il pris soin de les intégrer à sa mise en scène et d’y accorder tant d’importance ? Elles ne parlent pourtant pas de politique : Paulette ne s’occupe pas des affaires de son mari. Elle veut parler d’amour, d’espoirs vains et doutes tardifs, de laisser-aller moraux typiques de ce milieu bourgeois auquel elle, encore plus qu’Henri, appartient. La scène superbe du dîner chez le Préfet est l’acmé de cet aveuglement volontaire.
Cette piste de l’intime qui se déploie parallèlement à la chronique historique, permet paradoxalement au film de creuser le sujet du film : l’absence de réactions de Paulette par rapport au travail d’Henri “parle” tout autant de cette France de Vichy où l’on s’aveugle de la possibilité d’une vie bien réglée, d’un futur désirable, d’un “pourquoi pas essayer…”. Cela fait écho à cette petite musique que l’on entend désormais en France.
Le fait d’avoir gardées ces lettres au cœur du film est d’une grande originalité et intuition : ce contrepoint à la fois intime et documentaire plonge le spectateur dans un bain d’authenticité, permet d’ancrer la fiction dans le réel et lui donner toute son épaisseur politique. C’est comme si les correspondances (ou les journaux intimes) étaient, à l’instar des images d’archive, la preuve, le signe même de la vérité, de l’Histoire objective. Depuis Georges Duby et Philippe Ariès, on sait combien la vie privée éclaire la grande Histoire.
Je ne sais pas si Emmanuel Marre connait l’APA mais le travail de collecte de notre association va dans ce sens.
Véronique Puybaret