Note de lecture par Mireille Brioude
Rares sont les œuvres littéraires bâties sur une recherche généalogique. Il est rare également qu’une telle œuvre soit au confluent de plusieurs genres littéraires. Ce « voyage sensible » est celui de Denise Burgos, professeure de lettres classiques décédée en 2021, autrice d’un immense journal intime dont le tapuscrit intitulé « Le deuil refusé » a été déposé à l’APA. De ce profond cri de douleur lié à la perte de son compagnon (un « tu « discret qui subsiste dans le livre publié) émerge un autre journal : celui de ses recherches sur sa famille paternelle, les Burgos. Extraits et mis bout à bout, les éléments successifs de cette minutieuse enquête sont le résultat de journées entières passées dans les archives, celles d’Annecy, de Chambéry et de Paris. Depuis l’étincelle de curiosité qui anima Denise « presque par hasard » en 1998, jusqu’à la révélation finale des motivations profondes de cette recherche en 2008, la diariste tisse savamment l’histoire de ses ancêtres au sein d’une écriture intime, hantée par le poids, demeuré jusqu’alors inconscient, de l’échec social, de l’exil, de la déchéance, le poids « de ceux qui ont, obscurément mais sûrement, déterminé notre existence. »
Denise Burgos va plus loin encore. Les personnages ressurgis de l’Histoire, révélés, retrouvés, constituent au fil des générations un roman « rêvé » dont les héros puisent leur réalisme dans l’examen des lettres, des registres paroissiaux, des listes de conscrits, des actes notariés. Dans le retour sur les lieux qu’elle arpente, de la campagne savoyarde aux rues d’Annecy, du Belleville d’aujourd’hui aux fantômes d’îlots insalubres où moururent plusieurs de ses aïeux : ouvriers corroyeurs, tenancière de café, ancien soldat.
Ce roman est une « histoire naturelle et sociale » dont les personnages sont à la fois inscrits dans l’Histoire mais demeurent vivants, héros dont la chair et les sentiments se nourrissent des hypothèses de la chercheuse qui cependant ne cède jamais à la tentation d’outrepasser les faits.
Auprès du lecteur, qu’elle croit malmené par le désordre apparent de la recherche chronologique, elle s’excuse parfois. Cependant nous suivons avec passion ces pistes menées de front, allant d’une époque et d’un lieu à l’autre pour, in fine, retrouver le schéma intime et profond de ses recherches.
Voici tout d’abord François Burgos, dit « le Juge » dont la vie épouse la période de la Restauration puis celle de l’Annexion de la Savoie à la France du Second Empire, en 1860. Pour avoir dit « non » au plébiscite, il est muté dans le petit village de Lanslebourg et ne parviendra jamais à acheter une charge de procureur. En 1863, il est nommé juge aux Echelles, près de Chambéry où il exerce jusqu’à sa mort en 1867. Marié à Marguerite Domenge et père de quatre enfants, il rêve d’une situation pour ses fils, Léon, Louis-François et Joseph (le grand-père de Denise Burgos). Sa fille Marie-Joséphine, divorcée du chapelier Rambaud, est la deuxième figure féminine fascinante, après celle de Marguerite Domenge, la « veuve Burgos », sa mère, car elles sortent du silence familial qui les ignora, par gêne : « toutes deux déchues de leur position, toutes deux tombées dans la boisson, l’une tenant un débit de café, l’autre qu’on peut imaginer en Gervaise de Belleville. »
Parmi les enfants du Juge Burgos, émerge la quête obsessionnelle de Léon, « cher à son cœur ». Léon s’engage très jeune dans l’armée de Napoléon III, déçu de ne pas avoir trouvé un emploi de clerc de justice. Il part en Prusse puis, de retour en France, il participe à la répression de la Commune de Paris, du côté des Versaillais donc. Il s’exilera à Boulogne-sur mer où il se mariera puis perdra un fils, Victor-Fleury, qui se suicide à 26 ans, à Paris. Léon meurt seul à Belleville, à l’âge de 74 ans.
D’autres époques sont explorées dans ce livre, autour de François Burgos, le juge : André, son père, le libre-penseur sous la Révolution puis la Restauration, Louis, son arrière-petit-fils, mort au champ d’honneur en 1918…
De ces ancêtres rendus ainsi glorieux à leur manière, Denise Burgos établit une généalogie presque mythique mettant en valeur la « malédiction » des Burgos. Les Burgos ou Burgoz, cette branche malchanceuse dont le sort contraste avec l’autre branche alliée, celle des Paget, heureux en affaires : les Rougon-Macquart ne sont pas loin…
Toutes ces figures féminines et masculines, héroïques et humaines, constituent une épopée-journal dont la rigueur et la sensibilité forcent l’admiration.
A noter : cet ouvrage publié ne constitue qu'une petite partie du très important tapuscrit Le deuil refusé, déposé à l'APA. Il est en cours de lecture au sein du groupe Paris 1 et donnera lieu à la rédaction d'échos de lecture qui seront publiés ultérieurement sur notre site et dans un futur Garde-Mémoire.
- Denise Burgos : J'ai poussé la porte, éd. La Fontaine de Siloé, 2012, 320 p.