Note de lecture par Annie Rambion

Viet Thanh Nguyen s’est fait connaître par son roman Le sympathisant, prix Pulitzer, qui m’avait beaucoup impressionnée. Ce livre donnait un profond sentiment d’expérience vécue. Et pourtant cette histoire d’un jeune communiste sud-vietnamien, infiltré dans l’entourage d’un général réfugié aux États-Unis après la chute de Saïgon, ne pouvait manifestement être celle de l’auteur. La rigoureuse et copieuse bibliographie à la fin du livre permettait de saisir la qualité du travail de l’écrivain, dont la connaissance intime de la diaspora sud-vietnamienne s’était accompagnée de considérables recherches sur le sujet traité. Dans son recueil de nouvelles  Les réfugiés  l’ancrage personnel était encore plus manifeste. Retrouver des échos de ces œuvres de fiction dans  L’homme aux deux visages , œuvre résolument autobiographique, offre un intérêt particulier à la lecture, mais ce n’est évidemment pas le seul.

Le titre du livre est un juste résumé du propos. L’auteur est né au Vietnam mais l’a quitté à l’âge de quatre ans, avec ses parents et son frère aîné au moment de la chute de Saïgon. Devenu américain il ne se sent pas totalement accepté dans ce pays qu’il nomme l’AMERIQUE, celle des « Blancs » qui, depuis la fondation n’ont aucune véritable considération pour « les Autres », survivants de massacres, d’esclavage ou de colonisations. L’auteur explore les différents aspects de son trouble, entre deux univers auxquels il ne peut totalement appartenir. Il le fait de manière très concrète, à travers des moments de sa vie, et aussi par des réflexions approfondies sur l’histoire, la littérature, le cinéma des États-Unis.    

Le récit se déroule en dialogue avec lui-même. Il s’interroge sur ce dont il se souvient, ce qu’il a oublié. Le surplomb de la mémoire s’accompagne très souvent d’humour, d’autodérision, par exemple lorsqu’il dit à plusieurs reprises qu’à un moment de son histoire il était suffisamment perturbé pour être prêt à devenir écrivain.

L’originalité de la narration tient aussi à l’immense travail typographique, par l’usage de paragraphe aux marges décalées, de mots en majuscules, et de façon essentielle par le rappel régulier de l’exacte écriture vietnamienne, avec les « signes diacritiques » que l’AMERIQUE a effacés, comme dans son propre nom, Nguyễn. On notera aussi la présence de petits rectangles noirs, le nom d’un actuel président des États-Unis qu’il ne veut pas nommer a été ainsi « caviardé » ... 

Le récit est prenant, il retrace le long parcours de l’exil, l’incroyable périple depuis le village d’origine, jusqu’à l’arrivée sur le sol américain, et les différentes étapes de l’existence familiale, jusqu’à la mort de sa mère. Quelques photos d’enfance, de ses parents, de son frère et de lui-même, illustrent le livre. L’auteur raconte aussi son voyage au Vietnam, bien des années après son départ. 

Certains épisodes sont douloureux, l’auteur s’interroge sur ce qu’ont pu éprouver ses proches dans ces moments - là. A propos de l’un d’entre eux il écrit  « C’est une histoire de guerre. » Il met au jour ses propres émotions. En particulier, dans un épisode fondateur, le traumatisme originel, quand il a été séparé de ses parents, pour quelques mois, à l’âge de quatre ans. Pour sortir du camp militaire américain de Pennsylvanie, il fallait des parrains américains, mais personne ne voulait accueillir une famille au complet. « Un parrain emmène tes parents, un autre ton frère. Un troisième vient pour toi. Tu as quatre ans. » 

Ce qui m’a vraiment impressionnée dans ce livre c’est la façon dont l’auteur entremêle la réflexion sur le monde, l’hommage à ses parents, à son frère, à ceux et celles qui l’ont formé, à sa femme, et l’analyse de sa vie intérieure, d’une manière à la fois extrêmement sensible et profondément argumentée. Il explique d’ailleurs à la fin du livre son long travail d’élaboration, avec de nombreux remerciements à toutes les personnes qui l’ont accompagné. Auparavant il a montré comment l’écriture de ce livre est indissociable d’un tournant dans sa propre histoire, lorsqu’il devient père pour la deuxième fois : « La paternité, je crois, a fait de moi un meilleur écrivain. [...] A fait de moi quelqu’un qui sait comment aimer et donner de soi à Lan et aux enfants. A fait de moi quelqu’un qui a pu écrire ce livre, que je ne voulais jamais écrire ».