Tel un joli caméléon...
Patrick Albert Pognant : René Crevel – A poumons perdus, éd. de l'Harmattan, février 2025, 298 p.
Note de lecture par Catherine Merlin
L’ouvrage intitulé René Crevel – A poumons perdus fait partie du triptyque que Patrick Albert Pognant avait commencé avec Antonin Artaud (lire FAR 97), puis poursuivi avec Joë Bousquet (L’Harmattan, 2024), formant ainsi « un ABC de la douleur littéraire ». Ces trois livres ajoutent aux éléments biographiques et à l’analyse de l’œuvre une étude du parcours médical de chaque écrivain. (Ce livre n’est certes pas une autobiographie ; mais le matériau utilisé étant tiré de textes à caractère autobiographique, ainsi que de la correspondance de l’auteur, il est bien à sa place ici.)
Comme les deux autres auteurs de cette trilogie, sans doute moins connu qu’eux, Crevel (1900-1935) a en effet connu une existence marquée par la maladie et par l’obsession du suicide, qui allait le vaincre à l’âge de seulement 35 ans. Malgré la brièveté de sa vie, il a laissé une œuvre substantielle avec treize livres publiés de son vivant (dont six romans) et deux posthumes.
Surréaliste, homosexuel (ou plutôt bisexuel), toxicomane, Crevel était aussi « un auteur très littéraire, au style imagé, efficace, tranché comme le couteau effilé de ses colères », écrit Patrick Albert Pognant. Le livre commence par une courte biographie. À l’âge de 14 ans, le jeune René est confronté à l’image de son père suicidé par pendaison : « Cette terrible vision ne le quittera jamais et aura des conséquences évidentes sur sa constitution psychique en pleine construction. » Dès 1921, il commence à publier dans des revues, rejoint le dadaïsme puis le groupe surréaliste, dans lequel il introduit les pratiques hypnotiques rendues célèbres par Robert Desnos. Il essaie aussi à plusieurs reprises de rapprocher surréalistes et communistes.
En 1923 il rencontre le peintre américain Eugene MacCown et en tombe amoureux. Cela dans une soirée où Crevel suit son « besoin de voir des gens, plutôt du beau monde, de se montrer et de se mettre en valeur, dans les fêtes, les cabarets, tous les endroits d’allégresse où cela bouge. » Certains – dont son biographe François Buot – le taxent de légèreté, d’autant que Crevel lui-même écrit dans une lettre à une amie « Ma vie n’a été que frivolité ». (On notera que dans cette lettre écrite à 28 ans, Crevel parle de sa vie au passé…) Patrick Albert Pognant n’est pas d’accord : « On peut voir dans son attitude volage une revanche tapageuse et joyeuse sur son adolescence meurtrie. »
René Crevel a passé sa vie à souffrir de diverses pathologies, syphilis, tuberculose, neurasthénie. Il a fait de nombreux séjours en sanatorium et dans des cliniques. Ces tribulations sont évoquées dans les « écrits de douleur » quant aux états d’âme et aux maux du corps, analysés dans le livre de Patrick Albert Pognant. Finalement, Crevel se donne la mort en juin 1935, en ouvrant le robinet du gaz, « selon la mise en scène décrite dans son premier roman, Détours. » Pognant consacre un chapitre passionnant à l’ « obsession du suicide » qui a accompagné Crevel toute sa vie. Il analyse et réfute les divers motifs invoqués pour conclure à une accumulation de motifs divers : sa santé de plus en plus défaillante, l’échec de ses ambitions littéraires (il n’avait pas pu trouver d’éditeur à son dernier livre, L’Arbre à méditation, qui ne sera publié qu’après sa mort), des problèmes de subsistance après qu’il a dépensé tout son héritage…
Patrick Albert Pognant a collecté dans une section intitulée « Le regard des autres » des témoignages et jugements de personnes ayant fréquenté Crevel, ce « prodigieux météore » selon les termes de Dominique Rolin. Il faut lire par exemple la merveilleuse page de René Char qui insiste sur la générosité de son ami : « C’était l’homme, parmi ceux que j’ai connus, qui donnait le mieux et le plus vite l’or de sa nature. Il ne donnait pas, il partageait. » Quant à Klaus Mann, il se souvient surtout de son charme : « Son charme foudroyant […] comportait un élément tragique et sauvage, une sorte d’emportement désespéré, qui venait du cœur même de son être et se communiquait à tous ses gestes, ses paroles et ses regards. »
Comme dans les volumes consacrés à Artaud et à Bousquet, Pognant a également réuni un florilège de citations de Crevel lui-même, dont je tirerai ce seul exemple : « Mon intelligence pourtant est grande et claire. C’est en elle que j’habite, c’est d’elle que je vois. Mais les vitres tristes qui la défendent contre le froid et le chaud, la pluie et le soleil, condamnent à l’anémie mon corps et mon cœur. C’est perpétuel, derrière l’intelligence et ses frontières, un exil. Nous voulons vivre. Nous n’avons pas la sensation, la certitude de vivre. » (Mon corps et moi, 1925)
Comme aussi les deux volumes précédents, cet ouvrage est extrêmement détaillé et documenté, enrichi d’une vaste bibliographie. Il constitue un outil remarquable pour aborder l’œuvre et la personnalité de cet écrivain aux multiples facettes, auquel la postérité n’a guère rendu justice.