Couverture de Patronyme de Vanessa Springora

Vanessa Springora, Patronyme, Grasset, 2025, 366 p., 22 euros

Note de lecture par Bernard Massip

Derrière les noms, l'histoire...

L’histoire familiale semblait claire et, pour partie, assez triste. Un grand père tchèque déserteur à l’arrivée des nazis qui se rend clandestinement en France en 1944, travaille comme mécanicien auprès de l’armée américaine, épouse Huguette, une gentille jeune fille normande qui lui donne deux garçons, Patrick puis Dominique et qui mène une vie tranquille jusqu’à son décès en 1983. Patrick, le père de Vanessa Springora, est un homme brillant, idéologiquement plutôt orienté à gauche. Mais il est très instable, il s’essaie au journalisme et à divers autres emplois de plus en plus précaires. Il développe des tendances mythomaniaques, ses comportements sont imprévisibles et il se montre parfois violent. Il est quitté par ses trois épouses successives et ne s’occupe guère de sa fille unique. Il revient vivre dans le giron de sa mère, dans un petit deux pièces à Courbevoie. Il y restera vingt-trois ans, avec sa mère d’abord, puis seul, après le décès de celle-ci.

En janvier 2020 Patrick est retrouvé mort plusieurs jours après son décès. Vanessa vient donc trier les affaires qu’elle trouve, tant dans la pièce de son père, un capharnaüm où il accumulait de tout, objets, livres, journaux, essais d’écriture personnels aussi bien que sextoys et imagerie pornographique gay, que dans celle, parfaitement rangée et intouchée de sa grand-mère. Vertige absolu, sidération : elle y découvre des insignes nazis, des photos de son grand-père en uniforme de la Wehrmacht ou avec des dignitaires nazis. Elle récupère tous les documents qu’elle peut, les enferme chez elle dans un classeur à rideaux, veut penser à autre chose. Le surgissement de l’épidémie de Covid l’y aide bien.

La guerre en Ukraine réactive son envie de comprendre l’histoire familiale et elle se lance dans une enquête qui se révèle pleine de rebondissements et qu’elle nous fait découvrir au fil même de ses recherches. Elle se rend en Tchéquie, à Prague d’abord puis à Zábreh, petite ville des Sudètes dont sa famille est originaire, elle y rencontre une cousine, Irena, retrouve la maison familiale. Les Sudètes ! C’est là en effet que tout se noue. C’est au prétexte de « libérer » les populations allemandes des Sudètes qu’Hitler envahit la Tchécoslovaquie en 1938.

Le grand-père y est né Josef Springer en 1912 dans ce qui était encore l’empire austro-hongrois et que Zábreh s’appelait Hohenstadt. Il y grandit dans un milieu antisémite, il est très sportif, il est notamment un escrimeur accompli qui intègre la société sportive germanique Turverein et non le Sokol tchèque, il ne supporte pas que la langue tchèque soit imposée et finit par partir en Allemagne au début de 1938. Il s’installe à Berlin, s’y marie une première fois, intègre la police, ce qui était une façon d’éviter dans un premier temps la mobilisation sur le front. En 1943 cependant il est envoyé en Normandie.

Vient la Libération. Il est heureux de son couple avec Huguette, il attend un enfant et souhaite rester en France. Il est temps de se rappeler qu’il est tchèque ! Il demande à la paroisse de Zábreh de lui envoyer son certificat de baptême. Il trafique le document, un a rajouté à la fin, un e gommé remplacé par un o, et le lendemain il peut déposer sa demande de titre de séjour, exit l’allemand Springer, vive le tchèque Springora, enrôlé de force dans la Wehrmacht et déserteur.

L’autrice voit dans « le retentissant échec social » de son père, « le reflet en creux de l’épopée du grand-père ». « Tu ne t’es jamais remis », lui dit-elle dans l’exergue sur lequel elle termine son livre, « du fait que ton nom était une supercherie destinée à escamoter le passé ». Les contradictions mortifères qui ont traversé Patrick toute sa vie, de sa jeunesse d’extrême-droite avant son retournement vers un socialisme bon teint, sa vie sentimentale insatisfaisante entre ses épouses successives et son mal-être d’homosexuel qui ne pouvait s’accepter tel, prennent leur source dans cette histoire familiale bourrée de mensonges.

La valse des noms structure tout le livre, donnant son titre à chacune des parties : « nom de famille », « nom du père », « nom d’emprunt », « nom propre ». Les noms sont un reflet de l’histoire dans le cours de laquelle s’inscrit la propre recherche d’identité de Vanessa Springora, en quête, elle aussi, de son « nom propre ». Ce n’est pas un hasard que ce soit à l’occasion de l’invasion de l’Ukraine par la Russie qu’ait été relancée en elle le désir d’écrire ce récit : « Le Donbass de Poutine, ce sont les Sudètes d’Hitler ». Et c’est cette profonde imbrication de l’histoire personnelle, de l’histoire familiale et de l’Histoire elle-même, qui font toute la force et la richesse de ce passionnant récit.