Note de lecture par Alice Bséréni
Un livre passionnant, imposant, tant par son volume (520 pages), que par la densité des propos, la richesse des analyses, l’érudition, la rigueur des recherches et de sa construction. Après Le Don des Morts, vibrant hommage à la littérature, « ce don que nous font les morts pour nous aider à vivre », et L’Églantine et le Muguet, puissant hommage aux vertus de l’école républicaine puisé aux sources de la biographie familiale, Danièle Sallenave réitère l’exploit de revisiter les conquêtes populaires arrachées de hautes luttes dans les soubresauts de l’histoire contemporaine et plus lointaine.
Cette narration est servie par un « je » puissant qui se pose comme moteur du récit auto biographique et tisse la trame des engagements réciproques de l’autrice et de l’Histoire. Ceci depuis les bancs de l’école publique qui accueillait dans les années 40, « la petite républicaine aux galoches à semelles de bois » jusqu’à son admission récente à l’Académie Française. Cette rétrospective s’intéresse aux enjeux contemporains de l’enseignement publique, la question du voile à l’école, la tentation du religieux dans le dispositif scolaire, les inégalités trop souvent perpétrées, les obstacles de la langue et des cultures avec l’accueil et l’intégration des vagues successives de migrations et leurs enfants, la contamination du milieu scolaire par les affrontements politiques, les menaces qui pèsent sur un édifice fragile et pourtant résistant aux injonctions de rentabilité comme à celles des défis technologiques. Sans ignorer la grande détresse des personnels enseignants si souvent sacrifiés sur l’autel des performances ou la perte de sens de leur engagement. Ce livre veut remettre les pendules à l’heure dans une société désorientée.
C’est que court un fil rouge et une corde de rappel inaltérable résistant aux tumultes des temps : une foi indéfectible dans la beauté de la langue française et sa richesse, la nécessité de l’apprentissage et celle de la culture, l’importance des valeurs de l’école républicaine, du savoir émancipateur qui transite par elle, d’où dérivent les chances d’égalité, et par suite de liberté. De multiples voyages de par le monde viennent étayer ces thèses, en particulier dans les pays de l’Est et ses confins, jusqu’en Asie, et même en Afrique. Elle s’entoure de partenaires de poids, la littérature russe et ses trésors, les grandes voix d’Europe centrale et leurs échos à l’Ouest. Elle rappelle l’ignominie de la Shoah et les blessures des grandes guerres, les espoirs trahis d’un socialisme libérateur. Elle fustige les vieux démons du colonialisme toujours tapis dans l’ombre des rapports de force entre pays nantis et émergents vassalisés, constituant une grille de lecture des grandes fractures de notre temps, à l’œuvre en sous-main depuis les croisades, les exterminations ou les déportations esclavagistes jusqu’aux conflits sanglants qui défigurent toujours le monde et le Moyen-Orient en particulier.
Ce dernier titre, emprunté à « La splendide promesse faite au tiers état » -, portée en exergue du livre, et son sous-titre « Mon itinéraire républicain » enracinent le livre dans les sources exclusivement républicaines d’où se déploient chacun de ses chapitres. Au moment où éclatent un peu partout les scandales occultés des pratiques perverses en institutions religieuses, notamment scolaires, le livre ne cède en rien à la tentation de polémiques stériles ou blessantes. Danièle Sallenave nous fait ici le don supplémentaire d’un livre référence à lire et à relire.
Une version développée de ce texte sera à découvrir dans La Faute à Rousseau, n° 100 d'octobre 2025