Exposition au musée de Grenoble.
Jusqu'au 4 janvier 2026.
Entrée gratuite

Par Denis Dabbadie : " Chapeau bas, Szapocznikow A. ! "

S’il est une exposition à voir en cette rentrée, c'est  la rétrospective que le Musée de Grenoble consacre à la sculptrice franco-polonaise Alina Szapocznikow (prononcer : Chapotchnikov), dont on célèbre ici le centenaire de la naissance. Encore, se dit-on, une artiste sortie du placard mi-tout-venant, mi-tôt revenue aux oubliettes de l’histoire de l’art ? Qui ne connaît pas le sculpteur César (1921-1998) et, entre autres, son pouce surdimensionné virilement dressé, ses expansions en polyuréthane ? Et qui connaît Alina (1926-1973), ce petit brin de femme, sosie d’Audrey Tautou, qui aujourd’hui révolutionne notre point de vue et nos préjugés ?

Quatorze salles sont ici autant de stations d’un authentique chemin de foi ─  en l’art. Dans chacune, il y a au moins une œuvre qui nous arrête parmi ce qu’Alina appelle ses “actes maladroits”. Alina malaxe, triture, mixture, assemble, soude, ponce, de réalisme socialiste (apprentissage à Prague, après une jeunesse passée dans les ghettos, puis sa libération de Terezin, travail à Varsovie) en Nouveau réalisme, une fois installée en France à partir de 1963.

“Langage du corps”, proclame l’affiche. Les moulages tiennent ici le premier rôle. Alina moule d’abord en plâtre sa jambe (1962), puis le bas de son visage ─  étonnante bouche papillon en bronze (1963). Plus loin, Goldfinger (1968), “sculpture mécanique”, allie, entre autres, une paire de guiboles à des amortisseurs de voiture, dont l’un placé à l’entrejambe ! Alina, amie d’Arrabal et de Roland Topor, partage leur humour, qu’on retrouve avec son Homme avec instrument. La scénographie nous permet de creuser l’intime toujours plus loin, comme à l’artiste de clamer son De Profondis hominis. Telle cette incarnation de la femme-nuit avec Noyée (Plongée).

En 1968, on lui diagnostique un cancer (un court témoignage écrit d’Annette Messager, qui a bien connu Alina, révèle que celle-ci aurait déjà eu un cancer dans sa jeunesse). Elle est opérée trois fois (mastectomie). Elle moule alors son sein en résine de polyester, qu’elle confie à quelques amis, gravant au revers “Happy New 1970 Year”. Offrande, ex-voto ? J’y vois ce penchant que je me risquerai à qualifier de slave : combattre le mal par le mal. Conjuré.

L’ultime salle réunit, outre le panneau expiatoire L’Enterrement d’Alina, un moulage grandeur nature de son grand fils Piotr nu et la série Herbier (1972), fragments de celui-ci. Minces empreintes de polyester, le spectateur ne peut que les percevoir que comme un “ceci est mon fils, ceci est mon corps”. Corps accord, corps raccord, Alina mord la mort. L’un de ses fragments (visage aplati de Piotr) montre comme un baiser d’adieu de la Mère à l’Enfant. Étonnamment, on ressort touché en plein corps, mais apaisé, d’un tel parcours où au final l’éphémère humain fascine, chevillé au cœur.