Territoires intérieurs - Hommage rédigé par Gilles Alvarez

   « On a tous une double vie », m’interpella, un jour, Michel Polac qui publiait son journal, et que j’interviewais pour La Faute à Rousseau. La formule me rappela l’œuvre d’un certain Chauranne, dont j’avais rédigé un écho de lecture pour l’APA, son texte « Cythereus, carnets d’Ethologie » relatant de nombreux voyages professionnels qui m’avaient intrigué. Il y avait un certain mystère autour de l’auteur dont j’avais appris, plus tard, la véritable identité, cachée derrière d’autres pseudonymes, au fil de ses publications. Ce diariste qui vient de disparaître, nous laisse d’importantes archives autobiographiques qui révèlent une personnalité hors du commun, à l’image autrement attachante que celle que lui valait sa notoriété. Il s’agit de Jean-Yves Haberer, à qui il semble juste, ici, de rendre hommage, au-delà du personnage public. Ses textes dévoilent d’infinies facettes. Dans l’intimité, il explorait ses sujets de prédilection, lesquels faisaient vibrer son être autant qu’ils enchantaient son esprit.

Laissons aux journalistes et aux historiens le soin de rappeler le parcours de Jean-Yves Haberer, depuis de brillantes études jusqu’à une éblouissante carrière aux plus hauts postes de la fonction publique, habile dans l’exercice du pouvoir, des réformes économiques et des finances, conseiller du Premier Ministre, à la direction du Trésor, participant à la création du fonds monétaire européen… De de Gaulle et Debré à Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac (son condisciple à l’ENA), tous firent appel à lui, comme les grands entrepreneurs de l’époque, le monde des investissements industriels, immobiliers, et celui de la banque qu’il domina, jusqu’à chuter avec l’affaire du Crédit Lyonnais. Fin de l’histoire ?

Si on peut retracer les étapes de sa carrière professionnelle, via des livres qu’il publia, sous son vrai nom (ainsi qu’un roman : La fièvre atlantique) chez divers éditeurs, c’est aux Editions des Impressions Nouvelles qu’il livra l’essentiel de sa production, c‘est à Marc Avelot qui avait toute son estime et qu’il appelait fièrement « mon éditeur ». Parurent ainsi des volumes qui retinrent toute notre attention : le Journal d’une graphomanie, la Chronique d’un Journal fleuve, Solipsissimus-Journal de l’année 2007, et sur le thème du vieillissement, Senesco, puis Seneo, tous issus du journal fleuve que le diariste tint durant des décennies. Il en tirait des regroupements thématiques. Lesquels étaient signés Axel Hardivilliers, Antoine Vivaud, comme d’autres productions publiées ou autoéditées voyaient le jour sous divers noms d’emprunt souvent « codés ». Central, œuvre de toute une vie, son journal l’autorisait à de multiples relectures et recompositions, en restant fidèle à lui-même mais sous des angles d’observation variant dans le temps et l’espace, au fil des années et de l’évolution de sa pensée.

Comme il livra ses abondantes archives professionnelles aux institutions concernées, c’est à l’APA qu’il réserva la préservation de celles qui étaient plus intimes. Admirateur du travail de Philippe Lejeune, c’était aussi une manière de continuer de partager une aventure associative qu’il jugeait exceptionnelle, ouvrant à des perspectives d’avenir, ses activités de diariste restées clandestines durant plus de 70 ans. Outre divers écrits, des carnets, ce sont environ 250 cahiers de journal qu’il déposa à la Grenette. Avant de s’en séparer, il me les avait tous montrés, classés et étalés dans sa bibliothèque, les désignant comme « son sarcophage » : ce qui prend tout son sens après sa disparition. Je ne doute pas qu’on y retrouvera les réflexions de ce grand lecteur sur les auteurs tels que Montaigne, Amiel, Stendhal, Jouhandeau et beaucoup d’autres, diaristes, poètes, philosophes… Dans ce journal fleuve, il y aura forcément aussi ce qui a trait à son château de Sélincourt, à ses jardins, à l’art topiaire, à des résidences qu’il aimait (parisienne, en hautes Alpes, haute Loire), aux panoramas et à la marche en montagne, et sans doute, y aborde-t-il des sujets qui échappaient à nos échanges amicaux ordinaires. Loin d’être distant, il aimait échanger avec les apaïstes, aux AG, aux Journées de l’Autobiographie, lors de rencontres particulières, chez lui, dans de bons restaurants ou chez les bouquinistes, et je ne doute pas que nous redécouvrirons dans ses textes sa finesse de jugement, les plaisants cheminements intellectuels d’un homme qui aimait la culture et les belles lettres.