Aux éditions du sous-sol, 2025

Note de lecture par Brigitte Fauquet

Tout commence par une sombre histoire de famille. Adèle Yon, enseignante, chercheuse -et chef de cuisine !  va à la recherche de son arrière-grand-mère qui, aux dires vagues, embarrassés et culpabilisés des membres de la famille qui l'ont connue ou qui en ont entendu parler aurait souffert de schizophrénie et a été internée pendant 17 ans en asile psychiatrique à Fleury-les-Aubrais (Loiret), à partir de ses 25 ans, de 1950 à 1967. C'est précisément l'âge d'Adèle Yon quand elle se lance dans cette quête parce que comme de nombreuses femmes de sa famille, elle est hantée par le thème du double et craint de tomber dans la démence. Elle associait dans son enfance, dit-elle, son arrière-grand-mère à une créature effrayante. Elle entreprend alors ce travail pour y voir clair.

Elle enquête, d'abord, auprès de ses grands-parents, de ses neveux, des proches. Se dessine alors le portrait de son arrière-grand-mère « Betsy », une personnalité vivante, sensible, intelligente, doublée d'une belle femme, qui redoute un mariage très conventionnel avec un polytechnicien très croyant qui veut voir en elle non pas une femme libre mais une sainte. Adèle Yon a accès aux échanges de lettres entre les deux fiancés. Elle enquête ensuite auprès de l'hôpital psychiatrique, elle découvre que Betsy a dû subir des électrochocs et une effroyable lobotomie qui lui laisse des trous de chaque côté du front. Elle effectue des recherches sur la lobotomie : c'est une pratique médicale qui vient des USA qui a un grand succès, débarque en France dans les années 50 et fait des adeptes. Après un premier enfant sans doute non désiré, Betsy donne des signes de grande fatigue, la fameuse dépression post-partum, aujourd'hui bien connue, en rien assimilable à une maladie mentale. Le milieu ultra catholique dans lequel elle vit la condamne à des maternités à répétitions qui finissent de l'épuiser totalement. Son mari et son père, également un militaire, l'arrière-grand-père d'Adèle, vont la faire rentrer dans le rang, ils la font interner contre son gré, pour maladie mentale.

Adèle Yon dénonce ainsi la puissance écrasante du patriarcat de l'époque. Il y a des coupables dans cette histoire et il y a une victime et une famille qui de générations en en générations en porte le poids. Elle révèle aussi les essais dangereux de la psychiatrie de l'époque, qui  n'a pas encore découvert les pouvoirs de la camisole chimique et procède de façon directe.

Ce livre est intéressant à plusieurs titres, il est à la fois, une enquête, un récit intime-sans pathos-et un essai. Il est surtout une dénonciation d'une société étroite, criminelle, j'ose le dire, qui n'admet pas qu'une femme libre ait un autre destin que celui de mère et d'épouse auquel on la destine.

 

A noter que ce livre a fait l'objet d'un article plus développé d'Annie Vénard, à retrouver dans La Faute à Rousseau n° 100, p 89.