Note de lecture par Bernard Massip
C’est un livre coup de poing que ce court récit autobiographique de la comédienne, peintre et autrice Anouk Grimberg.
Elle est la quatrième enfant non souhaitée d’une famille dysfonctionnelle, entre une mère alcoolique et suicidaire et un père, aimant mais trop souvent absent car cadre dans une entreprise et homme de théâtre et une fratrie d’ainés dans laquelle elle peine à trouver sa place. A l’âge de 7 ans elle est agressée sexuellement par le père d’une amie, à douze ans elle subit un viol de la part de son propre frère, tandis que sa sœur ainée s’amuse « à faire de la pornographie » et à se droguer sous son nez. Elle en ressent un terrible dégout d’elle-même qui la conduit à se donner sans modération à des hommes de passage. « L’inceste et le viol avait abimé à jamais mon identité profonde ».
Dès treize ans elle commence à jouer pour le théâtre et le cinéma. « J’étais double et cela m’a sauvée » dit-elle. Elle rencontre Bertrand Blier dont elle tombe amoureuse et avec lequel elle a un fils. Elle sera sa muse et l’actrice principale de ses films pendant la décennie 1990. En vérité elle est sous emprise, elle accepte de lui des comportements qui lui font horreur et se soumet à ses exigences comme d’abandonner le théâtre au profit du cinéma ou de commencer une thérapie avec un psy de ses amis qui en fait se contente de l’abrutir de neuroleptiques.
En public ou lors d’interview elle donne le change, portée par son activité professionnelle et par un accueil critique positif. Mais les rôles toujours très sexualisés que lui impose Blier lui sont de plus en plus pénibles, en particulier lors du tournage de Mon homme en 1996 dont elle dit qu’il lui fut « une torture ». Lorsqu’il lui propose un nouveau rôle du même style elle se rebelle enfin et le quitte. Elle est confrontée peu après au théâtre sur le spectacle La Preuve à de nouvelles tentatives d’abus sexuels. Elle souligne combien ceux-ci étaient nombreux et quasiment considérés comme normaux dans le monde de la culture. Evoquant le film Les Valseuses elle écrit : « C’est en abimant les femmes que Blier et Depardieu sont nés ».
Mais malgré tout, dit-elle, « j’aimais la vie ». Elle a en elle des « forces vitales » qui lui permettent de tenir et de s’affirmer malgré le déni de toute sa personne que sa famille fait peser sur elle.
Pour préparer son rôle dans La Preuve, elle est amenée à rencontrer le mathématicien Michel Broué. Une amitié en résulte avant qu’elle ne les conduise à une vie commune qui dure maintenant depuis plus de vingt ans. Ainsi des hommes respectueux cela existe ! Petit à petit elle parvient à mettre à distance les traumatismes de son enfance et de sa jeunesse, elle n’est plus « la petite paralysée » qu’elle a été si longtemps, elle « s’extirpe des relations toxiques » avec sa famille, elle prend conscience que « l’omerta familiale a été pire que l’inceste, c’était une double trahison ».
Cette prise de conscience libératrice ne règle pas tout cependant. La sexualité reste à jamais un problème : « On ne fait plus de sexe comme le monde dit de le faire ». Elle s’en accommode non sans en ressentir du regret, c’est une part des beautés de la vie qu’on lui a arraché « à perpétuité ».
Mais des choses changent. Le mouvement Metoo contribue à faire surgir les paroles, donne le courage de dire la vérité. Le récit d’Anouk Grimbert en est une pierre parmi beaucoup d’autres : « Mon histoire raconte un engrenage archétypal, banal, mondial ». Il ne doit pas conduire à rejeter les hommes mais seulement la masculinité toxique, il doit aider à faire progresser « l’humanité des hommes ».