Compte-rendu de l'entretien avec Gisèle Pélicot dans l'émission La grande librairie et du livre Et la joie de vivre, note par Geneviève Mazeau

L'entretien : A quelques jours de la parution du livre Et la joie de vivre, j’ai entendu Gisèle Pelicot invitée à La Grande Librairie, le 11 février 2026. Elle est accompagnée de Judith Perrignon, journaliste et écrivaine, qui a été la plume du livre. Je ne connaissais Gisèle Pelicot que par le procès de Mazan, cette affaire de viols orchestrés par son mari, à son insu car elle était sous sédation et ne s’est rendu compte de rien. 51 hommes ont comparu pour viols. Tous ont nié. L’originalité de cette effroyable affaire a été le refus de Gisèle Pelicot que le procès se tienne à huis clos. Elle n’a pas voulu affronter sans témoin un mur hostile de 51 hommes, en plus de son mari. Ce procès a été une alerte publique, accompagné et très soutenu par des collectifs de femmes. 

Augustin Trapenard a posé des questions ciblées avec délicatesse. Il a organisé la soirée en deux temps : d’abord un entretien avec Gisèle Pelicot et Judith Perrignon, puis après leur départ quatre invitées qui ont travaillé sur le sujet, Michèle Perrot, historienne, Camille Froideveaux-Metterie, philosophe ainsi que Manon Garcia et Dorothée Dussy anthropologue, ces trois dernières ayant assisté au procès de Mazan. 

Le témoignage de Gisèle, 74 ans, est fort et poignant. Pour parler de son mari, elle ne le nomme plus que « Monsieur Pelicot », très belle façon de le mettre à distance et de signifier qu’il n’est plus un mari, ni un familier. J’ai aimé aussi sa façon de faire la part des choses, ne pas renier ce qu’elle a vécu et partagé avec lui, une vie de couple avec ses hauts et ses bas, les enfants. Elle n’est pas dans la vengeance mais dans une démarche de témoignage. Durant les quatre mois du procès, elle a peu pris la parole et a été étonnée que ce procès public ait eu un si grand retentissement, bien au-delà de nos frontières. 

L’entretien met en évidence tout le travail psychique qu’elle a opéré, tenant à la fois de sa démarche personnelle et du soutien collectif. L’écriture lui a permis de retracer l’histoire de sa vie et poser des mots sur ce qui lui est arrivé, notamment de ne pas être réduite à cette scandaleuse et sordide affaire, de ne pas se laisser envahir par la honte et de comprendre que la honte est du côté des violeurs.

Compte tenu de ce qu’elle a traversé et des horreurs subies, cette femme a accompli un cheminement intérieur exceptionnel qui lui a permis de préserver une sérénité pour assumer cette histoire hors norme, une « joie de vivre » qui lui est consubstantielle. Elle a même retrouvé une vie de couple avec un homme… 

Une hypothèse me vient à l’esprit devant cette sérénité qui se dégage de l’attitude de Gisèle Pelicot, qui tranche avec la colère que l’on ressent à travers les autres témoignages de femmes abusées ou violées dans des situations où elles ont subi consciemment (au sens de n’étant pas sous soumission chimique) un viol. Des scènes, des images, des mots, des odeurs, des gestes peuvent venir les hanter. Rien de tout cela chez Gisèle Pelicot. C’est d’un autre travail psychique qu’il s’agit, celui de se réapproprier dans l’après-coup ce qui s’est passé à son insu qu’elle résume parfaitement par cette expression : « ça m’est arrivé mais ce n’était pas moi ». Judith Perrignon qui accompagne Gisèle Pelicot est restée très en retrait. On la sent présente mais discrète, une ombre bienveillante.

Le récit, quant à lui, retrace les faits, d’abord la convocation au commissariat où Gisèle Pelicot apprend que son mari a été pris en filmant sous les jupes des femmes, deux mois auparavant, puis plus tard le sous-brigadier lui révèle les actes de son mari à son encontre. Elle tombe des nues. S’ensuivent les premières photos la concernant, l’information à donner à ses enfants, la déstabilisation de la famille, la réaction violente de sa fille, Caroline, qui a été aussi l’objet de la lubricité de son père et cette volonté de la part de Gisèle Pelicot de préserver sa vie de couple d’avant, de ne pas renier 50 années de sa vie partagée avec cet homme. Face à la colère de sa fille, Gisèle tente de l’apaiser et est prise entre deux positions l’une de femme abusée et l’autre de mère contenante. 

Dans son livre, Gisèle Pelicot évoque ses parents, sa mère affaiblie par un cancer qui meurt quand Gisèle a 9 ans, et dont elle gardera le souvenir d’une mère protectrice, son père militaire, souvent en mission, qui se remarie trois ans plus tard, croyant ainsi donner à ses enfants une mère de substitution. De sa vie avec Dominique Pelicot, elle évoque les dettes, son instabilité professionnelle, tandis qu’elle-même progresse dans l’entreprise qui l’emploie, en gravit les échelons, gagne en compétence mais n’a toujours que peu confiance en elle. 

Du procès, elle dit la préparation et le travail avec la première avocate qu’elle finit par trouver trop agressive, et décide de changer de conseil. Elle explique qu’il lui faut du temps pour intégrer ce que son mari lui a fait subir. Si elle n’a aucun souvenir des viols subis et n’a pour cette raison, pas les mêmes traumatismes que les femmes qui ont été victimes de viols, elle a dû cependant regarder les vidéos prises par son mari, projetées en salle d’audience, publiquement. Quelle épreuve ! 

Le récit ne se livre à aucune interprétation sur Dominique Pelicot, sinon qu’il a eu un père violent et un frère, Joël, qui a pris la lumière en devenant médecin et maire, tandis que lui, Dominique, simple électricien n’est pas sorti de l’ombre…

Certaines situations évoquées restent de l’ordre de l’inédit et de l’irreprésentable. Pour cette raison, j’ai lu ce livre à petites doses et je n’ai tenu que parce que cette femme reste lumineuse en dépit de ce qu’elle a subi. 

Ce livre doit beaucoup à l’écoute et à l’accompagnement de Judith Perrignon, dont le nom apparaît modestement en première page apposé à celui de Gisèle Pelicot. Elle a fait fonction de biographe et de passeur et cela donne une note particulière au récit. Sans doute depuis sa place d’interlocutrice attentive et bienveillante a-t-elle favorisé la prise de parole, et contribué avec délicatesse à la restauration de l’intimité mise à mal de Gisèle . Gisèle Pelicot a pris la parole, Judith Perrignon en a été le porte-voix.