Leila Slimani et assaut contre la frontière

Note de lecture par Florence Duchamp-Pabiou

Je suis entrée dans l’œuvre de Leïla Slimani par des chemins de traverse. Je n’ai lu aucun de ses romans mais je travaille avec une de mes classes sur son récit autobiographique Le parfum des fleurs la nuit, publié en 2021, une des œuvres au programme du BAC Pro. Le titre m’avait alors intrigué par sa poésie et je l’ai finalement choisi pour « les fantômes du passé ». Cerise sur le gâteau, son père était un lecteur de Paul Auster. Leïla Slimani ne pouvait que me plaire.

Je me suis précipitée sur Assaut contre la frontière d’abord pour l’offrir à ma fille Adèle parce qu’il était question de l’arabe, langue qu’elle envisage d’apprendre à partir de l’année prochaine. Et je l’ai dévoré. On pourrait le résumer en trois points : une commande de France Culture ; une réflexion sur la colonisation linguistique et intellectuelle ; un coming out, Leïla Slimani ne comprend plus l’arabe, le derija, la langue de son enfance. Et, comme pour Le parfum des fleurs la nuit, elle nous offre une partie de sa bibliothèque de l’intime. Clin d’œil final à la langue portugaise qu’elle apprend depuis quelques mois et à un de ses auteurs compagnons, Georges Steiner, qui écrivait dans Après Babel : « Apprendre une langue étrangère c’est accepter de ne pas être tout à fait chez soi dans le langage »

Assaut contre la frontière est donc une commande de France Culture en lien avec le festival d’Avignon dont l’édition 2025 avait pour langue invitée l’arabe. Leïla Slimani profite de cette occasion pour réfléchir à son rapport à cette langue au centre de son identité familiale. Elle qualifie son enfance de « paradis multilingue ». Sa grand-mère alsacienne épouse un Marocain engagé dans l’armée de la France Libre et, chose rare pour être soulignée, elle apprend l’arabe. Le père de Leïla Slimani suit son cursus scolaire en français, il fait partie des trois Marocains de la classe inscrits à l’École française, « à l’école des colons ».

À 18 ans, Leïla Slimani s’installe à Paris et réalise qu’elle est arabe : « Je croyais être la même, je découvrais que j’étais l’autre ». Elle évoque son rapport ambigu à l’Occident. D’un côté, comme dans le roman de Toni Morrison, L’œil le plus bleu, elle envie le corps occidental grâce auquel on ne pouvait qu’être heureux. De l’autre, on lui reproche d’être trop « occidentalisée » : elle défend les droits des homosexuels, de l’IVG. Elle regrette d’être encore et toujours perçue comme un « écrivain maghrébin ». Elle s’interroge : « Echappera-t-on un jour à la lecture exotisante de notre travail ? » 

Enfin, Leïla Slimani déclare son amour à la littérature. « Grâce à elle, je fais la paix avec mon étrangeté. […] J’ai eu honte moi aussi. La littérature m’a permis de dépasser la honte ». Elle explique avoir grandi entourée d’amis fidèles : Duras, Baldwin, Salman Rushdie, ces « bâtards internationaux », ces « cosmopolites du Sud ». Pour elle, la tendresse est au cœur de la lecture, la littérature réhumanise l’autre, elle est le lieu de l’intime. Elle rappelle que ses romans de l’enfance était lus en français : « les traducteurs s’étaient faits passeurs ».