Note de lecture par Alice Bséréni

Le titre annonce la couleur, noire comme les réminiscences de l’autrice, noire comme les routes de l’exil pour fuir le régime franquiste en 1939 jusques aux camps de rétention du sud de la France, noire comme celle du déracinement, du transfuge de classe, de la si difficile dés/intégration, de la reconstruction de soi aussi, à quel prix ! noire comme le contexte social et politique qu’elle dissèque sans complaisance, un monde d’artifice grimé sous les lustres de la notoriété, noire comme le portrait d’un « père de désastre » qui a terrorisé l’enfance, noir comme l’humour qui baigne chacun de ses propos, ses colères ou ses admirations. 

La première surprise passée, - Ah ! ces bouts de phrases interrompues comme suspendues au bord d’un précipice laissant au lecteur la charge de poursuivre… - on se régale à lire ce livre enchainant les scènes et les personnages à la manière d’une pièce de théâtre d’ombres concocté comme une bonne recette de cuisine. La narratrice recourt à quelques artifices de construction pour oser le genre de l’autoportrait tout en usant de ses ingrédients favoris, humour et dérision, affichant une gaité débridée, sans céder au nombrilisme, à l’auto satisfaction ou l’auto-suffisance. 

Pour ce faire, elle sollicite l’aide d’Albane, une voisine de palier, sorte de miroir inversé, invitée à relancer le récit en balayant le vaste spectre de couleurs sociétales et idéelles qui irrigue l’ensemble de son oeuvre. Albane endosse sans trop renâcler cette fonction de révélateur, de tremplin, d’affectueux souffre-douleur aussi, de prétexte à dire, à médire, se dire, se dédire, maudire, prédire, se souffrir… quand il y a tant à redire. Pour la forme, un chaudron de dialogues avec ce double imaginaire qui charpente le propos. Les ingrédients de la recette nous sont familiers : une bonne dose d’humour, un zeste d’ironie souvent mordante qui vise les travers de nos contemporains, quelques bons coups de griffe acérés aux rituels et aux mondanités, une once de sarcasme à l’adresse des bourgeois, politiciens, intellectuels ou autres polichinelles avides de pouvoirs et si souvent adeptes du mensonge d’État. Elle sait rire de soi mais aussi des autres, se désole de son impéritie sur la scène de l’oral, revendique une saine colère à l’encontre des iniquités qui gangrènent le monde, de désenchantement aussi et même d’amertume ; elle cultive une belle complicité avec le lecteur, pris à témoin, à parti, confident et spectateur coutumier de ses clins d’œil mordants, tempérés par une véritable capacité d’aimer et une soif inextinguible de vérité, de liberté, assortie d’une belle joie de vivre, d’une gaité désarmante. Le tout macéré dans une immense culture littéraire puisée dans le compagnonnage des livres, des auteurs, passés ou présents, dont elle communique au lecteur sa passion, sa ferveur. Outre le « coït interrompu » de ses phrases, elle ose l’écriture inclusive, un parti pris toujours controversé, nouvelle audace littéraire qui chatouille le lecteur. 

Cet « Autoportrait à l’encre noire » convoque celui de ses parents, temps forts qui constituent les fondations du livre. Le portrait cynique et émouvant d’un père tyran déclassé, engagé dans la lutte républicaine, maltraitant, honni, puis réhabilité par la magie d’un concert de flamenco où elle éclate en sanglots : « et si… ? » ; celui d’une mère simplement héroïque, martyre, qui frôle la sainteté par sa patience, son parti pris de vie, une capacité d’aimer à toute épreuve, Dieu sait qu’elle en a supporté ! Autant d’occasions d’observer le poids de l’héritage familial et sociétal, le rôle majeur des figures parentales dans l’enfance, mais aussi les enseignements de l’analyse et de sa pratique de pédo psychiatre, conquise par l’ascension sociale dont Annie Ernaux a si bien décliné les étapes et les déchirements, autre forme d’exil, intime et social. Elle excelle à concilier vie personnelle, vie professionnelle, un amour inextinguible de la littérature, un goût inaltérable de la langue et du langage frottés aux facéties du mélange des langues. Avec le goût farouche de la solitude féconde de la création littéraire, l’écriture est une bouée de sauvetage et corde de rappel d’une vie qui s’y accroche pour renaitre à soi-même, s’en nourrit et à son tour l’enrichit pour notre plus grand bonheur. Véritable manifeste politique qui prône un attachement farouche à la liberté triomphante qui l’habite depuis toujours et reste une raison de vivre, où l’éclat de rire se glisse comme personnage majeur derrière le masque qui s’écarte, et qui tombe, sans trahir le visage de l’autrice.

"Je vis avec mes livres. Je pense avec mes livres. Je dors avec mes livres. Ils sont ma force et mon réconfort. Ils comblent mon besoin d’admirer, ils me fortifient, ils m’augmentent, ils me transforment, ils m’instruisent, ils m’égayent, ils m’enivrent, ils me multiplient, ils m’écorchent, ils m’allègent, ils m’enchantent, ils m’emportent, ils m’attendrissent, ils m’ensauvagent, ils m’enfièvrent, ils m’envolent, ils me musicalisent, ils me spiritualisent, ils m’infantilisent, ils m’animalisent, ils me végétalisent, ils m’encanaillent, ils m’arment, ils m’encolèrent, ils m’africanisent, ils me gitanisent, ils m’espagnolisent, ils me japonisent… "

- Lydie Salvayre : Autoportrait à l'encre noire, Robert Laffont, 2025, 224 p.