Couverture ghost stories

Note de lecture par Evelyne Picard

Le 30 avril 2024 Paul Auster est mort, dans sa maison de Brooklyn, entouré de Siri Hustvedt son épouse et de sa famille proche. Il avait 77 ans. Il était atteint depuis janvier 2023 d’un « cancer des poumons non à petites cellules ». Pendant toute l’année qui a suivi son décès, Siri Hustvedt a écrit ce livre déchirant et complexe. Pour survivre à cette disparition, Siri écrit, c’est son métier et c’est pour elle une manière de maintenir Paul vivant que de raconter de manière détaillée leur rencontre, leur amour, leurs quatre décennies de mariage, leur vie quotidienne, les épreuves traversées (la mort par overdose de Daniel, fils d’un premier mariage de Paul, ainsi que celui, par négligence, de la petite fille de Daniel, âgée de 10 mois). De la maladie de Paul à sa disparition, elle décrit en détail ses propres réactions, les soins, les examens, et la courageuse fin de vie de son mari qui s’était engagé à ne jamais se plaindre. 

Après sa mort, elle sent toujours sa présence, elle a souvent des hallucinations olfactives comme l’odeur des petits cigares de Paul qu’elle croit respirer par moments. Le jour des obsèques, elle le voit apparaître sur le seuil de leur chambre, tel un revenant qu’il avait d’ailleurs annoncé vouloir devenir après sa mort « je reviendrai en fantôme ». Siri et Paul formaient un couple d’écrivains fusionnel, ils avaient pour habitude de se lire les passages de leurs œuvres en cours de rédaction. Il n’était pas rare qu’ils aillent jusqu’à s’influencer réciproquement, même si Siri, « la plus intellectuelle des deux » selon Paul, orientait davantage ses textes sur les neurosciences et la psychanalyse, Paul creusant davantage l’aspect romanesque de ses personnages. Et puis est venue la célébrité. Siri la féministe s’interroge aussi sur sa place de « femme de » qu’elle occupe, alors qu’elle-même a acquis une belle notoriété.

Place est faite également à leurs deux familles. Nous faisons connaissance de leur fille chanteuse, Sophie, son époux Spencer, photographe, et leur petit garçon Miles qui naît quand Paul se meurt. Les tout derniers écrits de Paul sont ces longues lettres destinées à son petit-fils qu’il ne verra pas grandir, qui lui reviendront quand il sera en âge de les lire, afin qu’il connaisse tout de ses origines. Paul a eu le temps d’en écrire cinq, en mars 2024, un mois avant de mourir, toutes reproduites dans le livre (tapées sur sa vieille machine à écrire, car Paul ne s’était jamais mis à l’ordinateur), lettres dans lesquelles il s’attache à raconter des anecdotes concernant l’enfance et la jeunesse de Sophie et de Spencer. Paul n’a pas eu le temps de rédiger les autres lettres prévues, notamment sur les origines de son gendre. Siri de son côté raconte comment Paul s’est peu à peu intégré dans sa famille à elle, participant notamment aux rituels colorés de cette famille d’origine norvégienne au moment de Noël. Après l’enterrement, Siri met la main sur des documents soigneusement conservés depuis leur rencontre, elle nous les livre également. Ce sont les lettres qu’elle avait écrites à Paul au tout début de leur rencontre, quand, après leur coup de foudre, rien ne garantissait qu’ils se revoient, car Paul était marié et père d’un petit garçon. Elle les publie aujourd’hui ainsi que d’autres traces écrites de cet amour unique.

Outre des extraits de son journal, le livre contient bien d’autres développements que lui inspirent ses souvenirs ainsi que de nombreuses analyses inspirées par les livres de Paul. Alors que les mois passent, les Etats-Unis entrent dans une phase politique critique, avec l’élection de Donald Trump en novembre 2024. Siri commente cette catastrophe pour la démocratie américaine et pour le monde, sous le mandat de celui qu’elle nomme « numéro quarante-sept ». 

Ce livre est donc une véritable somme, un monument dressé à Paul, à leur couple, dont ils pensaient tous deux qu’il finirait avec le temps par ne former qu’une seule personne. Siri s’offre toute entière, elle offre Paul à leurs lecteurs du monde entier, dans un livre d’emblée traduit en 30 langues.