Jeudi 2 avril 2026, le journal fleuve Solipsissimus (Journal 1949-2023) de JYH conservé à l'APA sous le numéro 2954.00 a été ouvert. Son auteur l'avait déposé en 2009 avec interdit de lecture jusqu'à un an après sa mort, et en souhaitant la participation de quatre de ses amis au travail de lecture : les apaïstes Denise Thémines et Gille Alvarez, son éditeur Marc Avelot et Mme Chantal Lanchon - qui s'est chargée en 2025 d'acheminer les carnets de la période plus récente jusqu'à l'APA.
Voici leur premières impressions, ci-dessous. On pourra aussi lire via le moteur de recherche (APA 2954.00) un écho de lecture introductif à l'ensemble des carnets, rédigé par Gilles Alvarez.
" Pendant le trajet de Paris à Ambérieu, pendant la visite des locaux du site ambarrois, pendant les échanges avec des apaïstes, JYH envahit tout, c’est sa journée ! Gilles Alvarez, Marc Avelot et moi avons rendez-vous avec ses 245 carnets, qu’il désigne comme « son sarcophage » !
Quand Marion ouvre la porte de la salle de travail, je vois, réparties sur deux tables, 16 grandes boîtes en carton : à pois blancs, à rayures, illustrées, noires, blanche…, elles sont tout sauf sobres comme on aurait pu les imaginer ; cette disparité surprenante égaie ce moment solennel.
S’ajoutent 4 carnets dont 3 récapitulant ses relectures et un cahier des cahiers (classé, rangé avec des liens hyper texte comme on dirait maintenant.). Enfin une boîte remplie d’extraits de ses carnets, matériau qu’il voulait utiliser pour réaliser son autoportrait.
Pensées, idées se cognent, soixante-quatorze ans de sa vie sont là devant nous, on ne peut qu’être émus. Comme le fait remarquer Marion : « toute une vie est là et c’est peu ! », mais c’est à la fois gigantesque, car rares sont des traces aussi nombreuses pour une existence.
La question du comment faire avec ce Solipsissimus, qu’il nous a confié, se pose vite ? Après des discussions sur lui : sa personnalité, sur le format de son journal, ses postes professionnels, son goût pour le compartimentage de ses relations, sur notre amitié à son égard, quelques anecdotes souriantes… ? Décision est prise d’ouvrir les boîtes et de répertorier les numéros des carnets. En quelque sorte faire connaissance avec son journal.
Marc, l’ayant fréquenté pendant des décennies, se porte volontaire pour écrire sa « biographie » qui pourrait nous aider par la suite.
Je ne peux m’empêcher de penser que nous allons toucher ce que lui a touché, c’est comme un reste de lui vivant qu’ils nous offrent.
Nous feuilletons le premier et le dernier carnet systématiquement et d’autres au hasard. Dès le premier carnet nous apprenons qu’il a tenu son journal à partir d’octobre 1949, il recopia tout ce qu’il avait écrit dans un carnet.
La forme du journal apparaît au fil des carnets 6, 7, 8, 9., comme s’il avait eu besoin d’un apprentissage avant une stabilisation.
Nous remarquons qu’à partir de ses 40 ans, il colle au changement de dizaine sur la page de garde une photo de lui alternant avec des photos de sa maison à Chérines dans les Hautes-Alpes ou de son château avec son art topiaire à Sélincourt. Illustration anticipatrice de Senescence et Senesco ?
Le 164ième carnet qui possède quelques feuilles volantes nous mènent à faire une enquête et confirme, entre autres, sa recopie de pages au format « homologué », celui-ci une fois adopté n’a plus bougé !
Son journal est écrit à la main, ainsi nous voyons au fil des années l’évolution de son écriture.
Bien sûr il y a d’autres découvertes, étonnantes.
Aucune « méthode » n’est arrêtée, mais chacun sent qu’elle se définira plus tard, le projet est en route, c’est l’essentiel. Par ailleurs la numérisation de son journal sera un élément important.
Je pars, regrettant de ne pouvoir rester le lendemain et amusée d’avoir réussi la manutention des lourdes boîtes, mais surtout curieuse de lire des carnets pour connaître tous les JYH qui se révéleront à la lecture de son journal.
Tous nos échanges, nos sourires et nos rires, au cours de cette journée, me permettent de mieux connaître Gilles et Marc. Lors d’une prochaine rencontre d’autres nous rejoindront et, en particulier, Chantal Lanchon, elle aussi « déléguée testamentaire » et initiatrice de la numérisation du journal. "
Denise Thémines.
" Est-ce le sujet ? Mes premières réflexions, avant de découvrir le journal, portent sur les locaux de l’APA à Ambérieu, sur le bureau et le travail de Marion, sur l’archivage des 4 000 dépôts de textes autobiographiques, sur ces lieux que je ne connais pas. D’emblée, Pierre m’a qualifié de « cadre historique », et j’ai pensé : « préhistorique, plutôt ! » Après plusieurs années d’absence, je ne sais pas si je suis encore à ma place. Je dois à JYH d’être là. Il était le seul qui me téléphonait encore après mon départ de Paris, ces longues conversations ayant remplacé nos rendez-vous d’antan, nos agréables rencontres aux Journées, dans de bons restaurants et chez des bouquinistes. De l’APA et des livres, il était toujours question, et ce n’est pas à Sélincourt qu’il allait déroger à la règle, notamment lorsqu’il fût décidé par lui de confier son journal à la Grenette. Avant de s’en séparer, il tenait à m’en montrer tous les volumes alignés sur la table de sa bibliothèque, dans son cadre familier, et c’est alors que, pour la première fois, il désigna le tout comme étant son sarcophage. Et, c’est ce sarcophage que je suis convié à ouvrir aujourd’hui, non sans émotion.
Au passage, avant d’aller officiellement retrouver ce tombeau littéraire, mon regard s’est posé sur une pile d’autres manuscrits, et mon cœur s’est serré : le journal d’Elisabeth Cépède, Elisabeth dont je n’ai appris la mort qu’incidemment ! Le temps finit toujours par nous jouer de sales tours.
Aujourd’hui, c’est avec Denise Thémines et Marc Avelot, mais en l’absence regrettée de Chantal Lanchon, que j’ai pour mission de mettre au jour ce que JYH tenait pour un de ses biens les plus précieux, et je sais que chacun d’entre nous a conscience de la confiance qui lui a été accordée. Nous ne nous connaissons guère. Saurons-nous œuvrer efficacement ? Mais, à quoi exactement ? Les questions se bousculent dans ma tête.
J’imagine que chacun se devra de décrire le spectacle étonnant des boîtes que Marion a disposées pour nous dans une salle à part, les nombreux cahiers contenus dans ces cartons, et notre sidération face à l’impressionnant autoarchivage auquel s’est livré celui qui nous a réunis autour de son œuvre. J’ai déjà précisé, dans une note de présentation globale, les nombres d’opus et de pages thésaurisés durant 74 ans d’écriture personnelle : dois-je y revenir ? Sans négliger l’aspect quantitatif de sa production qui pouvait l’amener à se comparer aux diaristes les plus prolixes, les plus connus, c’est naturellement à la qualité de sa pensée que J-Y H. entendait surtout donner toute sa place. À la notion de « journal monstre » que nous avions retenue, Philippe et moi, pour les Journées-Matinées du journal, il préférait, à raison, celle de « journal fleuve » plus pertinente, et en adéquation avec sa conception d’une écriture et d’une réflexion aux multiples embranchements, affluents et ramifications. Il me semble, avec le recul, que c’est peut-être un angle de vue que je peux défendre pour lui. A mes retrouvailles avec l’APA, aux Journées de l’Autobiographie de l’été 2024, à la tribune lors de l’hommage rendu à Philippe Lejeune par Véronique Montémont, et, surtout, Françoise Simonet qu’il estimait, le terme fleuve a été préféré à monstre par les deux universitaires. Un détail, une reconnaissance implicite qui n’a d’importance que pour des diaristes ? J’étais sûr qu’il y aurait été sensible (comme je l’étais), s’il avait pu être encore présent, et je le lui ai écrit. Je voulais lui faire plaisir, tout en signant une réconciliation avec moi-même à l’occasion de cette manifestation liée à l’autobiographie. J’avais parlé de lui lors de ces rencontres, c’est un des derniers messages que je lui ai adressés, et tandis que je manipulais ses cahiers avec Denise, à Ambérieu là encore, j’y songe. Je me remémore les rendez-vous de l’APA auxquels il participait, nos échanges, sa capacité d’écoute soudain, l’intelligence de son regard. Quand son identité fût connue parmi les apaïstes, suscitant un mélange de curiosité et une intimidation certaine, un intérêt, je me souviens avoir regretté de ne plus avoir à protéger son secret. Aussi, ces 2 et 3 avril, donc, lorsque nous feuilletons ses cahiers, je me sens très troublé à l’idée qu’on puisse y farfouiller en toute impunité… S’il ne souhaitait pas rester confidentiel, notre ami ne méritait-il pas de sérieux égards malgré tout ? Il faut y veiller. Nous sommes là pour cela.
Comme je ne sais pas très bien ce qu’on peut attendre exactement des quatre pseudo « légataires intellectuels » que nous sommes, le point de vue de chacun m’intéresse, avant que nous puissions vraiment échanger sur les textes. Chantal et Marc peuvent nous éclairer bien plus essentiellement que nous ne saurions le faire, Denise et moi qui ne connaissions pas Jean-Yves d’aussi longue date. Seulement le temps nous presse en ce jeudi, en ce vendredi, il nous faut faire l’inventaire du sarcophage que nous avons ouvert, être opérationnels et ne pas nous perdre en bavardages. Nous ne pourrons rien emporter, et c’est tout juste s‘il nous est possible d’accéder au corps du texte. Marc à la manœuvre pour enregistrer tout ce qui peut l’être, on se dit qu’on réfléchira plus tard sur la façon de procéder à la mise en lumière de ce qu’il nous est donné d’observer. Dans l’immédiat, devoir resituer le journal par rapport aux grandes périodes de la vie et de la carrière du diariste nous semble une évidence, une priorité… à quoi il faudra réfléchir ! Suis-je alors le seul à me sentir frustré ?Rapporter de façon concise tout ce que nous avons pu penser et entrevoir ? Impossible. Il faudrait décrire les innombrables cahiers, leur incroyable classement, le choix du papier, l’évolution de la graphie, les portraits illustrant certains d’entre eux, les clichés se rapportant à Sélincourt, à Chérines... Il faudrait rapporter nos rires complices, nerveux, lorsque feuilletant les ouvrages au hasard, une belle formule, parmi tant d’autres, nous sautait aux yeux. J’imagine, devant la masse des écrits et à la diversité, la richesse de leur contenu, qu’il faudra davantage que quelques lignes pour rendre compte du caractère monumental et exceptionnel du journal, ainsi que des qualités de son auteur. Il sera toujours temps de le faire ultérieurement. Je veux plutôt raconter, ici, ce que j’ai pensé lorsque, les bureaux déserts, je me suis retrouvé seul avec les cahiers à reclasser, les cartons à ranger par ordre chronologique, afin de tout laisser en ordre. Mentalement, j’ai revu le journal en majesté dans la bibliothèque de Sélincourt, JYH très désireux de nous montrer l’ensemble des manuscrits dont il pensait se séparer bientôt. Il comptait sur les bénévoles de l’association pour les conserver en sécurité, permettre qu’on s’y intéresse et qu’on assure, je crois, une certaine postérité à Solipsissimus par la garantie de lecteurs, de chercheurs susceptibles de s’y intéresser. Mais plus que tout, je me suis souvenu d’un homme désireux de sauvegarder ce qu’il avait de plus cher, ce qui le définissait au plus intime. Bien sûr, il y avait la magnificence de son château, il y avait son mobilier, ses collections, mais il prenait un vrai plaisir à nous montrer ses jardins, à me donner en exemple ses topiaires, à me conseiller des espèces de buis résistantes. Je retiens surtout l’accueil qu’il avait réservé aux deux visiteurs attentifs que nous étions. C’était avec gaité que nous avions déjeuné ce jour-là. En toute simplicité, nous avions partagé dans la cuisine où il avait ses habitudes le repas qu’il avait préparé. Le temps me semblait suspendu.
De retour à Angoulême, le lendemain, jour de mon anniversaire, j’ai voulu revoir des images de Sélincourt sur internet, sachant déjà que le château était à vendre. J’ai eu la surprise de constater qu’en ce week-end de Pâques, tout allait être dispersé aux enchères, à Drouot et à Amiens. Rien ne devait subsister : les tableaux, les meubles, les lustres, les bustes, les bibelots, jusqu’aux vasques du parc, les bancs, peut-être aussi, dont il m’avait vanté la provenance. JYH l’avait-il imaginé ? Marc m’avait appris que c’était le sort réservé aux bibliothèques, l’amateur de livres souhaitant qu’ils fassent le bonheur d’autres passionnés. Cela m’avait rendu triste, mais ce qui console maintenant le diariste que je suis, c’est de penser que son journal, lui, sera préservé, précieux témoignage d’un homme de qualité. "
Gilles Alvarez