Je connaissais ce livre de longue date mais curieusement je ne l’avais jamais lu. C’est chose faite et j’ai beaucoup apprécié ce magnifique récit, œuvre bilan, œuvre testamentaire, publié en 2007, dans lequel Doubrovsky revient avec une impitoyable lucidité sur son parcours de vie, sur les femmes qu’il a aimées et sur les sources profondes de sa psyché et de son écriture.
Il est homme de passage d’abord entre l’Amérique et la France, entre les deux rives de sa vie. Il a vécu cinquante ans aux Etats-Unis, où il a été professeur de littérature française dans diverses universités, principalement à New-York University, où il restera de longues années jusqu’à sa retraite. Le livre s’ouvre sur ce mois de janvier 2006 au moment où, s’apprêtant à rentrer définitivement en France, il vide son magnifique logement de fonction à Manhattan, remplit des caisses de documents, de photographies, de souvenirs qu’il veut emporter avec lui et qu’il commente au moment où il les exhume. Il décrit le superbe panorama dont il jouit depuis ses fenêtres pour mieux s’en pénétrer, raconte les ultimes promenades qu’il effectue dans le Lower Manhattan et jusqu’au bord de l’Hudson. C’est toute sa vie qui défile non pas dans l’ordre chronologique mais dans celui de la remontée des souvenirs au fil des documents qu’il compulse et des associations d’idées qui surgissent.
Il est homme de passage encore auprès des femmes qu’il a aimées et qu’il se remémore avec émotion. Sa première épouse américaine d’abord, Claudia, avec laquelle il fait famille, installé dans leur maison commune de Queens, et dont il a deux filles avec lesquelles il gardera toute sa vie une relation forte ; la fragile Ilse, sa seconde épouse, qui l’incite à raconter leur vie conjugale, ce qu’il fait et qui conduit la jeune femme à plonger encore plus dans l’alcoolisme jusqu’à en mourir à trente-huit ans, en 1968 ; la tchèque Eliska, à la fin des années 60 ; Rachel dans les années 1970 qui le quitte parce qu’il se refuse à s’engager auprès d’elle autant qu’elle le souhaiterait ; Elle qui n’a jamais voulu qu’il dévoile son nom, dans les années 90, une autre femme fragile, instable, également alcoolique et qui finit par se suicider ; beaucoup d’autres à différents moments, évoqués plus brièvement. Devant ce maelstrom il s’interroge : quelle part ses propres comportements ont-ils pu jouer dans les problèmes de ces femmes, notamment dans les deux cas qui ont abouti à une tragédie ? Il est conscient d’être un homme de l’ancien monde pétri de culture virile et se demande s’il doit s’en culpabiliser.
Il est homme de passage enfin, en temps qu’être humain, destiné à mourir comme tout un chacun. Il en est à ce moment de la vie où la perspective de la mort prochaine se fait plus présente. Il revient sur les diverses maladies graves qui l’ont affecté et se reconnait une forme de baraka d’avoir pu échapper à la mort à tant de reprises. Mais désormais il sait que l’échéance se rapproche et il décrit en lui les progrès du vieillissement et de la dégradation physique.
Il est un survivant. Ce qui le ramène à une composante fondamentale de son identité, celui du juif qui a échappé à l’holocauste. Il évoque la figure de son grand-père, vagabond en Pologne et en Russie, devenu chapelier à Constantinople puis restaurateur rue de Rosiers puis au Trocadéro, il raconte son voyage en Pologne et son « excursion » presque à son corps défendant à Auschwitz, ses souvenirs d’enfance et notamment, autre signe de sa baraka, en 1943, « ce flic miracle », un homme en civil sur son vélo venu toquer à la porte de ses parents et qui leur dit seulement « dans une heure je viens vous arrêter » rendant leur fuite possible : « ça nous a épargné 1350 kilomètres dans les wagons à bestiaux ».
Il revient à plusieurs reprises sur ce qu’est pour lui l’autofiction, « cette fiction de faits et d’événements strictement réels ». La réalité devient fiction : « fragments d’un soi disparu qui se raniment, se rallument, par éclairs spontanés, sans suite, sans ordre. Pas la madeleine de Proust, des miettes de madeleine… Pas le temps retrouvé, des retrouvailles partielles, sporadiques. Et puis on se perd. Impossible de se ressaisir à travers ces bribes parfois fulgurantes de mémoire. Cher, très cher Proust, je ne me retrouve pas, je me réinvente » (p 277). Ou encore : « cela ne veut pas dire que l’on décolle du réel pour s’envoler dans l’imaginaire. Cela veut dire que l’on fait confiance à la créativité de l’écriture, à sa poésie, qui s’incorpore le réel en le déplaçant dans l’univers propre du langage » (p 441).
Le récit est porté par la puissance langagière de l’auteur, par la forme de son écriture et même par la façon dont elle s’inscrit dans la page. Alternent les moments de récit continu, normalement ponctué et d’autres où des membres de phrases discontinus se succèdent séparés de blancs plus ou moins importants, par moments s’invitent des passages en italiques ou des mots en majuscules. Le style fait l’auteur : « Je change de langue quand je parle et lorsque j’écris ». « Moi, la syntaxe, il faut que je la casse. Que je concasse le langage, que je brise l’ordonnance normale des mots. Allitérations, assonances, consonnances, jeu des sons et du sens, paronomase, parataxe, le texte se tisse hors grammaire par les attirances ou répulsions du verbe » (p 339). Au détour des phrases s’invitent de multiples jeux de mots. Ici « un macho qui ne mache pas ses maux », là « l’Amerloque, une loque amère », parmi beaucoup d’autres.
Doubrovsky entretient une correspondance nourrie avec des lecteurs, (enfin, pour l’essentiel des lectrices !). Parmi elles, se détache une certaine Élisabeth admiratrice inconditionnelle, une franco-arménienne d’une quarantaine d’année vivant à Paris avec laquelle la correspondance se fait de plus en plus amoureuse et qu’il rencontre lors de son retour des USA en juillet 2000. Il finit par l’épouser en octobre 2004. Ce sera une vie commune à temps partiel, elle ne vit avec lui que le week-end et lors de quelques voyages effectués ensemble. Malgré viagra et traitements divers il a perdu sa virilité, le mariage ne pourra être pleinement consommé sexuellement, ce qui pour lui reste un déchirement. Mais ce troisième mariage lui apporte le réconfort d’un compagnonnage riche de partage, il se sent tout simplement « tranquillement heureux » avec son Elisabeth.
Je me souviens avec émotion d’une rencontre avec Doubrovsky lors d’une soirée organisée à l’APA dans le cadre de la semaine Ecrire sa vie, une manifestation que nous avons organisé pendant quelques années à Ambérieu. Nous l’avions reçu dans la grande salle de la médiathèque, comble pour l’occasion, accompagné de la fidèle Elisabeth. J’ai évoqué ce moment fort dans le n° 59 de La Faute à Rousseau (février 2012) : « On voit entrer ce vieil homme chancelant. On se demande comment il va pouvoir articuler les mots d’une intervention et puis c’est la magie de sa parole, il semble renaître à mesure qu’il parle, ses mots sont de plus en plus percutants et chargés d’émotion et lorsqu’il lit, la voix nouée, les dernières lignes d'Un homme de passage, nos yeux se brouillent. On sent alors à quel point, son écriture lui est vitale, on ressent son absolue authenticité, très éloignée du narcissisme et de la complaisance que certains lui reprochent ».